Imaginez un animateur d’un talk-show ultra populaire, voire populiste, qui défierait en direct un tueur en série en cavale, espérant l’interviewer en exclusivité pour booster les audiences de son émission. Ou un inconnu dissimulé derrière un masque prenant – aussi, en direct – en otage le présentateur du journal télévisé de 20 h et son équipe, menaçant de les exécuter si ses demandes ne sont pas satisfaites. Ce sont deux exemples tirés de romans récents qui illustrent cette tendance qu’a la télévision à s’inviter dans le genre polar.
Le retour de Julian Hirtmann
Dans H, le dernier thriller de l’écrivain Bernard Minier publié fin mars par XO Éditions et tiré à 160 000 exemplaires, où intervient de nouveau son héros fétiche, le commandant Martin Servaz, apparaît aussi un nouveau personnage. Un type plutôt inquiétant nommé Damien Dix, présentateur vedette de Tout le monde regarde, l’émission la plus regardée de France sur la chaîne TV7. Pour conserver et même faire grimper ses audiences, celui-ci n’hésite pas à défier l’ancien procureur et tueur en série suisse, Julian Hirtmann, apparu dans Glacé, le premier roman de Minier. L’auteur fait dire à Damien Dix, à la page 98 de H, alors que les responsables de la chaîne s’inquiètent (un peu… beaucoup) des conséquences de son initiative assortie d’un appel à témoin en direct d’un montant de 100 000 Euros pour tenter de localiser le tueur en fuite : "Penchez-vous sur les audiences qu’on a faites ce soir. Hirtmann, c’est le nouveau Dupont de Ligonnès : la France entière veut savoir ce qu’il est devenu."
Pour mieux décortiquer le fonctionnement d’une chaîne de télévision, Bernard Minier (6,6 millions de romans vendus en France) s’est documenté – comme à son habitude -, a passé du temps en coulisses dans les locaux de BFM TV, assistant aux conférences de rédaction, questionnant le journaliste et présentateur Damien Gourlet sur d’innombrables détails, comme la marque des caméras utilisés pour filmer en plateau. Un travail sur les détails qui donne d’autant plus de force et d’impact à ce 13ème roman de l’auteur, dont Glacé avait été adapté en une mini-série de six épisodes, diffusés sur M6 en 2017 avec Charles Berling, Julia Piaton et Nina Meurisse dans les rôles principaux. Le premier épisode avait séduit 4,8 millions de téléspectateurs.
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Assis dans le fauteuil du présentateur du 20h
Fin octobre 2024, c’est Maxime Chattam (plus de 7 millions d’exemplaires vendus en France) qui publiait Prime Time chez Albin Michel, un thriller parfaitement cadencé et ultra précis qui racontait de l’intérieur une prise d’otage en direct au sein de la chaîne de télévision (fictive) la plus regardée de France, MD1. Classé dans les meilleurs ventes de roman, celui-ci s’est déjà vendu fin mars à plus de 135 000 exemplaires. L’auteur avait pu passer une journée entière dans les coulisses du journal télévisé de TF1 pour assister à la fabrication du 20 heures, et ainsi – comme Bernard Minier – documenter son récit pour le rendre le plus crédible possible. Maxime s’était même installé dans le véritable fauteuil du présentateur pour ressentir les sensations éprouvées lorsqu’on est direct, Gilles Bouleau et Julien Arnaud (aujourd’hui sur France 2) prenant le temps de répondre à ses questions. Le roman, gros succès de librairie de la fin de l’année 2024 et de ce début 2025, a depuis été présenté au festival Marseille Séries Story et pourrait être adapté pour le petit écran.
Réseaux sociaux et tueurs en séries
Toujours dans le même registre, l’écrivain italien Piergiorgio Pulixi avait publié en France, en septembre 2022, L’Illusion du Mal chez Gallmeister, la suite de L’Île des Âmes. Dans ce thriller ultra noir, un ou des tueurs en série utilisaient les réseaux sociaux pour diffuser à très large échelle des vidéos dans lesquelles il(s) ou elle(s) faisai(en)t voter en ligne le public sur le sort de criminels ayant échappé à la justice et offerts en pâture. Faut-il les tuer ou les épargner ? Le prochain roman de Pulixi, Stella, où a priori il n’est pas question de télévision, sort le 2 avril.
Plus loin, en remontant un peu dans le temps, Norman Spinrad, l’auteur américain des romans culte Jack Barron et l’Éternité et Rêve de Fer, avait lui aussi imaginé une prise d’otages spectaculaire dans son thriller En Direct publié par Gallimard en 2001. Des écoterroristes, les "Brigades Vertes", s’emparaient d’une chaîne de télévision KLAX-TV pour alerter l’opinion sur un scandale environnemental. La chaîne y voyait rapidement un moyen de se faire de la publicité et de booster son audience. Le réalisateur Costa-Gavras avait un temps envisagé d’adapter l’histoire au cinéma.