Ce nouveau roman semble révéler un nouveau “vous”. Est-ce que cela vous surprend ?
Joel Dicker. J’ai eu la chance de rencontrer le succès tôt. Quand La Vérité sur l’affaire Harry Quebert est sorti en 2012, j’avais 27 ans. J’avais commencé à travailler dessus en 2009. C’était évident que mon écriture allait évoluer. Je me suis marié, j’ai eu des enfants, ce sont non seulement des étapes de vie qui nous changent, mais qui nous poussent aussi à regarder le temps qu’il nous reste. Dans mon nouveau livre, il est question d’arriver à composer avec ce qu’on a, qui est peut-être l’étape d’après. On est face à des couples mariés, qui ont fait des choix professionnels, qui ont des familles, et qui sont face à une prise de conscience terrible : est-ce que leurs choix ont été les bons ?
Il y a quelque chose de plus nerveux dans ce roman…
Il y a un défaut qu’on a pu me reprocher, à juste titre, c’est de faire des romans très longs. C’est vrai et peut-être que cela vient du fait que je travaille toujours sans plan. Mais il fallait que je m’affranchisse de ce défaut-là. Les livres qui m’ont fasciné dans la vie étaient tous très courts : Des souris et des hommes de John Steinbeck, Le Vieil Homme et la Mer, d’Ernest Hemingway, La ferme des animaux de George Orwell … L’esprit de synthèse n’est pas forcément une de mes forces mais il fallait que j’y arrive pour ce nouveau roman.
La technique du "pas de plan" marche donc toujours pour vous ?
Toujours ! C’est quelque chose dont j’ai vraiment besoin et je le dis avec beaucoup d’admiration et de respect pour les écrivains qui passent des mois, voire des années à en écrire. Peut-être qu’un jour, j’y arriverai… Mais le plan de pas avoir de plan me procure un plaisir fou. C’est ce qui me fait me réveiller à l’aube et me renvoie tous les matins à mon bureau : qu’est-ce qui va se passer aujourd’hui dans mon roman ?
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Vos personnages ont tous des secrets bien gardés, mène des doubles vies. Le secret, est-ce justement une source d’inspiration inépuisable ?
Oui ! Chacun de leur secret racontent une partie d’eux-mêmes, enfouie et dont ils parlent peu ou jamais. Pourquoi ? Parce qu’ils n’assument pas, parfois à juste titre…C’est aussi une histoire d’apparences. On croit toujours que la vie est plus rose chez le voisin. Mes enfants ont 2 et 5 ans, il y a des cris, tout n’est pas simple, ils se réveillent la nuit… J’ai l’impression que chez les autres, tous les enfants sont extraordinaires, ils ne pleurent jamais, ils ne se lèvent jamais de table, le menu du repas leur convient toujours, ils vont se coucher sans poser de questions et ils se lèvent tous les matins du week-end à 10h30 en vous emmenant le café au lit ! (Rires).
Les gens vous mentent…
Oui mais on a construit ce monde, on fait tous partie de cet univers très étrange, notamment sur les réseaux sociaux où les gens sont tellement heureux. Tout le monde craint d’être jugé pour ce qu’il est vraiment au fond. Je ne sais pas quelle est cette urgence ou ce besoin de faire croire que tout va toujours bien.
En septembre, vous avez publié "Lecteur, reste avec nous !", un grand plaidoyer pour la lecture par Maryanne Wolf. C’est votre fer de lance ?
L’acte de lire construit notre cerveau d’une façon qui nous permet de vivre ensemble, de comprendre des enjeux, de voter, d’avoir de l’empathie, qui a construit et qui maintient, plus ou moins, à flot les démocraties. C’est parce ce qu’on lit qu’on est capable d’avoir un certain sens critique et de faire face aux fakes news. C’est scientifique. Et je ne parle même pas de la culture que nous apporte la lecture…Nous vivons dans un monde où l’on va voir de plus en plus de jeunes sur des tablettes, des smartphones, sur internet, les réseaux sociaux et de moins en moins avec un livre dans la poche. C’est notre démocratie qui est en danger, c’est ce qu’on construit pour demain. Mon fer de lance, c’est d’arriver à pousser les gens à lire et surtout à faire lire ceux qui ne lisent pas. Je suis vraiment convaincu que tout le monde aime lire, mais que tout le monde ne le sait pas encore. Le monde de l’édition a tendance, parfois, à mettre de côté les non-lecteurs et de privilégier ceux qui lisent. Il faut remettre les écrivains dans la lumière, surtout auprès des jeunes, au même niveau que les joueurs de foot ou que les musiciens. On la chance en France d’avoir des bibliothèques qui sont bien fournis, c’est le moment ou jamais de nous battre parce que cette génération a besoin de nous.
Et dire vous n’aimiez pas le français à l’école…
Je n’aimais pas les dissertations. Et vous savez pourquoi ? Parce que je n’aime pas les plans ! (Rires).