« Il faut peu pour scandaliser quand on est une femme » : Corinne Masiero, Béatrice Dalle… sont « scandaleuses » dans le documentaire de France 3

Mis à jour le 8 janvier 2026 à 15:46
Magneto Presse
La réalisatrice Cécile Delarue a donné la parole à ses personnalités d’exception qui ont fait avancer la cause des femmes en acceptant d’être jugées comme scandaleuses. Un documentaire à voir ce vendredi 20 décembre, en deuxième partie de soirée sur France 3.

Comment est née cette idée de documentaire ?

Cécile Delarue J’avais envie de revenir sur cette idée de libération de la parole : alors qu’on avait l’impression soudain avec #Metoo et balance ton porc que la parole se libérait, est-ce qu’on ne pouvait pas se retourner sur la façon dont cela s’était progressivement fait ?  Adèle  Haenel qui se lève en plein César, ça ne s’est pas fait en un jour : elles ont été nombreuses, depuis longtemps, à devoir choquer pour pouvoir changer notre vision des choses.

Toutes les femmes qui sont présentent dans votre documentaire sont surtout jugées comme "scandaleuses" par la société…

Ce qui m’a vraiment choquée en me plongeant dans ce film, c’est combien il faut peu, finalement, pour scandaliser quand on est une femme. La plongée dans les archives m’a permis de me rendre compte à quel point la vie des femmes a été jusqu’à peu réglée et dirigée par les hommes. Avoir un compte en banque, pouvoir porter le pantalon…La société a encore du mal à ne pas voir une scandaleuse dans chaque femme qui ose prendre la parole pour dénoncer sa condition. Ce qui pour le coup est juste un geste citoyen, pas forcément révolutionnaire…

"Elles n’avaient pas du tout envie d’être taxées de scandaleuses"

Pourquoi ce terme est-il toujours connoté négativement ?

Parce qu’une femme qui l’ouvre, ça n’est toujours pas accepté dans notre société. Une femme qui parle, une femme qui dénonce, une femme qui veut être libre, ça dérange profondément. La société estime toujours que pour prendre sa place, la femme devrait attendre poliment son tour et le bon plaisir des autres.

Les personnalités qui témoignent dans votre documentaire ont-elles été faciles à convaincre ?

Elles n’avaient pas du tout envie d’être taxées de scandaleuses. Pour moi c’était un compliment, pas pour elles ! Il a fallu beaucoup expliquer, et puis plus elles étaient nombreuses et plus cela leur semblait beaucoup plus compréhensible : beaucoup se retrouvaient dans les autres noms. 

Quelle(s) histoires vous ont le plus marquée ?

C’est très dur de choisir. Je suis évidemment bouleversée du destin de la comédienne Maria Schneider. J’ai lié aussi des liens forts avec certaines, qui ont su être là quand je suis moi-même devenue scandaleuse. Quelques jours après mon interview avec Béatrice Dalle, l’affaire PPDA a éclaté, et j ’en suis devenue lanceuse d’alerte. J’ai pu mesurer chaque jour à quel point faire scandale est un poids lourd pour les femmes. J’ai été la première à tweeter de mon nom après la plainte de Florence  Porcel et à dénoncer PPDA. A la suite de cela les femmes m’ont contactée, et un groupe de femmes s’est constitué pour s’entraider. Je me suis occupée de la communication du groupe. J’ai recueilli la parole de beaucoup de victimes, nous sommes une centaine maintenant.

Parlez-nous de Noëlle Noblecourt…

Je me souvenais de cette histoire qui m’avait marquée, cette femme qui avait été virée de l’ORTF parce qu’elle portait une mini-jupe. C’est une histoire qu’on se racontait, quand j’étais moi-même à l’antenne, présentatrice. A l’époque, son licenciement avait provoqué la première vague de mobilisation des téléspectateurs, orchestrée par Télé 7 jours ! J’ai cherché Noëlle Noblecourt partout, je ne la trouvais pas. J’ai fini par envoyer un courrier à une adresse postale que j’avais trouvée. Quand elle m’a appelée, la première chose qu’elle m’a dit c’est : "mais Cécile, vous connaissez la vraie histoire, n’est-ce pas ?" Elle m’a raconté le déjeuner avec son supérieur hiérarchique qui lui propose une "promotion canapé". Son refus. La façon dont elle est virée du jour au lendemain l’après-midi même. Et, face à la mobilisation de Télé 7 jours et des téléspectateurs, la fausse histoire qu’on invente pour les médias : elle aurait mis une mini-jupe… Je suis très touchée par cette histoire, parce que je pense toujours à Noëlle, qui commençait en même temps que Michel Drucker, dans la même émission, et qui n’a pas pu avoir la même carrière.

Qui sont les scandaleuses de demain ?

A la fin vous posez cette question : "Est-ce que la société est vraiment prête à entendre les femmes et à changer ?". Avez-vous une réponse aujourd’hui ? 

Je crois que la société est prête à entendre. Pas sûre qu’elle soit prête à changer. Il y a encore énormément de réticences, chez les hommes comme chez les femmes, à faire changer les choses

A quoi vont ressembler, selon vous, les scandaleuses de demain ? 

Elles seront toujours là, et nombreuses. Elles oseront plus encore, peut-être. Je pense qu’à une autre époque, une femme aussi courageuse que Charlotte Arnould n’aurait jamais pu porter plainte contre Gérard Depardieu, et encore moins faire connaitre son nom, décider de ne pas être anonyme. Ça ne change pas que c’est toujours aussi difficile et dangereux, de porter le scandale.

Par
Amandine Scherer