Affaire Abbé Pierre : “C’est vraiment un grand malade”, un proche balance sur le religieux

Mis à jour le 13 janvier 2026 à 15:31
Gorassini Giancarlo/ABACA
Longtemps érigé en symbole de la lutte contre la misère, l’abbé Pierre voit aujourd’hui son héritage profondément remis en cause. À la lumière de l’enquête du Monde, des témoignages de victimes et des révélations de proches collaborateurs, se dessine le portrait d’un homme au double visage, mêlant violences sexuelles, emprise et opacité financière. 

Figure longtemps célébrée pour son combat contre la misère, l’Abbé Pierre est encore aujourd’hui au cœur d’une affaire d’une ampleur inédite… Depuis l’été 2024, une succession de rapports, de témoignages et d’investigations journalistiques a profondément bouleversé l’héritage du fondateur d’Emmaüs, mettant au jour à la fois des violences sexuelles et une réalité financière longtemps dissimulée. Tout commence en juillet 2024, lorsqu’un rapport commandé par Emmaüs International et la Fondation Abbé Pierrerend publics les récits de sept femmes.

Des accusations sexuelles sur plusieurs décennies

Elles affirment avoir été victimes, entre la fin des années 1970 et 2005, de gestes déplacés, de baisers imposés, mais aussi d’agressions sexuelles plus graves, incluant des masturbations ou des fellations forcées. Parmi les victimes présumées ? Plusieurs victimes qui étaient mineures au moment des faits. Un an plus tard, en juillet 2025, un nouveau rapport du cabinet Egaé alourdit considérablement le dossier puisque 12 témoignages supplémentaires portent à 45 le nombre total d’accusations, dont sept concernent des mineures, certaines âgées d’à peine 10 ans… C’est dans ce contexte qu’une enquête du Monde apporte un éclairage déterminant, notamment à travers le témoignage de Blandine, fille d’une femme victime de l’abbé Pierre.

Cette dernière raconte comment le religieux conditionnait son aide financière à des actes sexuels imposés. "Il se masturbait devant moi, me demandait de lui faire des fellations, il me fouettait avec sa ceinture. Il m’emmenait dans un appartement parisien dont il avait la clé pour passer des nuits avec lui", a-ton pu lire. D’où la question posée par Blandine, devenue centrale dans l’enquête : "Contrairement aux apparences, je me demande si l’abbé Pierre ne disposait pas en fait de beaucoup d’argent. Vous y avez pensé ?"

Une pauvreté mise en scène, des revenus bien réels

La réponse apportée par Le Monde est sans équivoque. Contrairement à l’image du prêtre miséreux soigneusement entretenue, les archives consultées à Roubaix révèlent que l’abbé Pierre disposait de revenus importants et réguliers. Dès 1979, il déclarait des pensions et rentes équivalant à 33 058 euros annuels (valeur 2024), soit plus que le SMIC. Dans les années 1990, ses revenus explosent grâce aux droits d’auteur issus de ses livres à succès. En 1994, il perçoit 154 976 euros, dont les trois quarts proviennent de l’édition, et s’acquitte de 48 173 euros d’impôts. L’année suivante, ses revenus atteignent encore 150 051 euros.

Parallèlement, l’abbé Pierre reçoit directement dons, legs, assurances-vie et biens immobiliers, souvent libellés à son nom. Après l’appel de 1954, les dons affluent massivement et sont encaissés sur son compte personnel. Des courriers retrouvés montrent que des droits d’auteur versés par erreur à Emmaüs étaient reversés sur ses comptes personnels, comme en 1995 pour 230 747 francs (55 975 euros). L’enquête révèle également qu’il disposait de 13 comptes bancaires, d’un portefeuille d’actions, d’une assurance-vie et d’un compte de réserve lui garantissant un "libre usage" de fonds pourtant destinés à des actions de solidarité, comme l’indique un rapport de la Cour des comptes de 2006.

Dès les années 1950, l’Église catholique était alertée. Un responsable du Secours catholique s’inquiétait déjà en 1954 de "l’absence de contrôle financier et d’une organisation administrative solide". Mais aucune remise en cause publique n’a eu lieu, comme pour les violences sexuelles, la loi du silence a prévalu… Sur le plan judiciaire, le dossier se heurte aujourd’hui à un mur. En février 2025, le parquet de Paris annonce qu’aucune enquête pénale ne pourra être ouverte, les faits étant prescrits et l’abbé Pierre étant décédé en 2007. Une impossibilité judiciaire qui laisse un profond sentiment d’inachevé.

Frédéric Lenoir : le choc d’un proche collaborateur

Ce sentiment de sidération est aussi exprimé par ceux qui ont côtoyé l’abbé Pierre. Invité du Journal inattendu, sur RTL, le sociologue et philosophe Frédéric Lenoir, qui avait co-écrit Mon Dieu… Pourquoi ? avec lui en 2005, est revenu sur ce choc personnel. "Comme je l’ai connu, qu’on a fait ce livre ensemble, j’étais sidéré d’apprendre qu’il avait eu ces comportements terribles de manipulation", a-t-il avoué.

Et d’ajouter : "Ce n’est pas seulement une faiblesse passagère, c’était vraiment un grand malade". Avec le recul, Frédéric Lenoir relit différemment une phrase prononcée par l’abbé Pierre dans leur ouvrage commun. "Je tiens à dire que je n’ai pas tenu mon vœu de chasteté et que j’ai eu quelques histoires", a-t-il cité. À l’époque, le sociologue pensait à des relations consenties et était "loin de [s]’imaginer que ça avait été des agressions sexuelles". "J’ai eu un choc terrible, ça m’a beaucoup touché", a-t-il confié à l’antenne de RTL. 

Par
Kahina Boudjidj