Qu’est-ce qui vous a poussé à accepter ce rôle ?
J’avais très envie de travailler avec Virginie Wagon, une réalisatrice un peu hors normes. Elle a un univers artistique et esthétique très fort qui casse les codes. Le scénario était aussi très beau. Il aurait pu frôler le moralisme ou la leçon. Mais en la rencontrant, j’ai compris qu’elle ferait autre chose. Sa réalisation est sidérante. Elle impose des choses très fortes visuellement et sensoriellement. Elle crée davantage de lien avec ses personnages que ce qu’il y avait à l’écrit. Elle raconte finalement une histoire universelle et elle ne fait pas le procès de la fête ou de l’alcool, ce qui était le vrai danger du film. Tourner avec Virginie était exceptionnel : elle dirige vraiment les acteurs et fait sortir tout le monde de son petit confort. Elle ne voulait pas, par exemple, que mon personnage soit la veuve qui pleure.
Etait-ce important pour vous que ce ne soit pas une fiction "donneuse de leçons" ?
On a eu les félicitations du Ministère de l’Intérieur et de la Sécurité Routière avant le début du tournage… Je me suis dit : "Au secours !" Je n’avais pas du tout envie d’être dans la morale. Ce film, sensible et subtil, ne tombe pas dans la caricature du "ce n’est pas bien".
Quel regard portez-vous sur vos partenaires ?
Je ne les connaissais pas, sauf David Kammenos avec qui j’avais tourné dans un court métrage qui racontait de manière fictionnelle la mort de Marie Trintignant. Il s’appelait 19, comme les 19 coups qu’elle a reçus… Faire un tel film, ça créé des liens… Sophie de Fürst, qui joue ma meilleure amie, était absolument merveilleuse. Elle a endossé un rôle plus ingrat que le mien car elle pleure tout le temps ! Charlie Dupont est lui aussi incroyable… La chaîne, au départ, a trouvé que c’était trop violent car il était beaucoup trop ivre… Mais il fallait parler de ce qu’on voit tous les jours. Des mecs dans cet état-là, on en voit tout le temps !
Qu’est-ce qui a été le plus dur à jouer pour vous ?
Lorsqu’on est au service de projets riches, avec des partenaires géniaux, un grand chef opérateur et une réalisatrice extraordinaire, rien n’est difficile. Il est plus dur pour moi d’être au service de choses en lesquelles je ne crois pas. Donc j’essaye d’éviter au maximum… Mais de temps en temps, il faut manger. J’ai donc parfois tourné juste pour travailler…
À lire également
Votre filmographie est d’ailleurs très éclectique…
Et il y a aussi énormément de théâtre ! J’ai par exemple joué dans une adaptation très politique, mais à la mise en scène exigeante, du roman King Kong Théorie de Virginie Despentes ou encore dans la pièce Contractions sur la violence du monde du travail à l’encontre des femmes et de la maternité. J’ai envie de témoigner dans la société dans laquelle je vis. Plus c’est politique et social, plus ça m’intéresse. La fiction sert à ça pour moi, même si j’apprécie aussi les projets de divertissement. Je ne suis pas snob et je déteste mettre dans une case – ce qui est très français. Mais ça bouge grâce aux plateformes. Quand j’ai commencé ma carrière, un acteur de télévision populaire n’aurait jamais été choisi pour un film d’auteur et inversement. On crachait sur ceux qui faisaient Plus belle la vie par exemple car ils étaient forcément mauvais. Mais c’est faux et les anglo-saxons nous le prouvent tous les jours. Regardez Robin Wright qui a commencé dans Santa Barbara et qui fait des chefs d’œuvre. La variété de projets et de modes d’expression n’a fait qu’enrichir ce que j’étais. Mais l’assumer n’est pas toujours évident car les autres vous trouvent floue si vous ne devenez pas une figure de la télévision, du théâtre ou du ciné… moi si je pouvais devenir une actrice invisible, je serais la plus heureuse du monde.
Qu’entendez-vous par là ?
N’être vue que dans mon travail. J’adore parler de mes projets et des personnes avec lesquelles je collabore. Ce n’est pas tant parler de moi qui me dérange, même si je ne trouve pas ça très intéressant. Mais j’ai du mal avec le fait qu’on demande aux acteurs, et encore plus aux actrices, d’être dans la mise en scène d’eux-mêmes. On demande toujours aux femmes la crème qu’elles mettent sur leur visage, leur manière de rester minces… Est-ce qu’on demande ça aux hommes ? Non ! J’ai été un peu rebelle jeune et ça m’a joué des tours car ça ne plait pas aux gens qui pensent que vous ne jouez pas le jeu. Mais réduire une actrice à sa crème, je ne comprends pas…
Vous qui fuyez les cases, avez-vous eu peur de vous retrouver dans l’une d’elles après le succès fou de la série HPI (TF1) dans laquelle vous jouez la commissaire Céline Hazan ?
J’ai toujours eu peur de la récurrence et j’ai déjà refusé des gros projets parce que j’avais trop besoin de liberté. Peut-être ne m’avait-on pas proposé le rôle qui m’aurait fait dire oui. HPI, c’est quand même un rôle secondaire même si j’en suis très fière. Je goûte au plaisir de retrouver les amis et un personnage. La production est aussi très respectueuse de mes choix. En 2022, ils ont par exemple réparti ce que je devais faire pendant quinze jours car je devais jouer au théâtre. Et je fais des choses différentes en parallèle. J’ai par exemple joué dans Reprise en main de Gilles Perret, un documentariste qui travaillait avec François Ruffin, sur la reprise d’une usine par ses ouvriers qui créent un fonds d’investissement. J’ai aussi tourné dans Dalva, un premier long métrage d’Emmanuelle Nicot sur l’inceste présenté à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes. J’espère que j’arrive à brouiller les pistes.