Yvan Le Bolloc’h (Caméra café, 20 ans déjà) : « Il était temps que l’on revienne ! »

Publié le 24 janvier 2023 à 11:41
Nicolas VELTER / CALT Production / M6
M6 célèbre les 20 ans de la série culte avec avec une fiction inédite. Confidences de Yvan Le Bolloc’h qui incarne le personnage de Jean-Claude Convenant.

Quel regard portez-vous sur le Jean-Claude de 2019 ?

Il touche au bout ! Il est en bout de courses et a pris les 20 dernières années dans la gueule. Il pensait qu’avec son pote ils allaient tout déchirer, que le 21e siècle serait leur apothéose et qu’ils deviendraient des cadors.

Il est dépassé ?

Oui, par tout. A commencer par #MeToo. Jean-Claude était quand même, dans l’entreprise, un appeau à féministes. Aujourd’hui, il finirait au bûcher avec des petites brindilles pour que ça dure plus longtemps (rires). Il a été dépassé dans tous les domaines de son expertise. Il n’y a plus de VRP, de commerciaux partant avec une belle auto et sa mallette pour dormir dans un hôtel derrière la gare pour être plus proche des clients. Tout se fait par internet. Il a été balayé. Il a cru qu’il pourrait utiliser les réseaux sociaux mais maintenant on sait tout grâce à eux. On n’est pas à l’abri. Vous sortez avec un casque sur la tête et vous montez sur votre scooter et il y a une photo de vous. C’est vraiment la perte d’adhérence avant le grand saut. On en est là.

Est-ce facile de défendre un tel personnage sexiste, raciste et dépassé aujourd’hui ?

Encore plus qu’avant je trouve. Je défends un personnage, pas la cause des gros balourds machistes qui droguent leurs femmes pour pouvoir partir en douce la nuit tombée. Je vais chercher les failles. Je pense qu’on a vraiment envie de donner deux balles à Jean-Claude pour lui payer un café car il est vraiment au bout du rouleau.

Appréhendez-vous les réactions sur les réseaux sociaux ?

Au contraire ! Mon vœu secret, c’est que ça buzze avec un hashtag "#Comment peut-on ? Comment osent-ils ?!" (rires) Je connais les fans de Caméra Café, je les vois tous les jours dans la rue. Je connais leur réaction sur l’absence et le retour de Caméra Café. Pour les décevoir eux, il faudrait avoir fait de la merde et je pense qu’on en est très loin. C’est drôle, abrasif, voire corrosif, et ça fait longtemps qu’on n’avait pas vu ça à la télé.

Qu’est-ce qui attend votre personnage ?

A l’aube de la soixantaine, on va le pousser vers la sortie. Il a beaucoup donné pour cette entreprise mais c’est comme ça, il y a aujourd’hui une espèce de deshumanisation dans le monde du travail. Vous êtes renvoyés à un numéro, l’humain est broyé. Avec nos auteurs, il nous semblait indispensable d’avoir le point de vue de cette PME de province par rapport aux 20 années qu’on vient de prendre.

20 années assez difficiles ?

On a pris une sorte d’encyclopédie pour voir ce qui s’est passé entre 2001 et 2018. Entre le tsunami, les catastrophes écologiques, les attentats, Fukushima, le réchauffement climatique… C’est absolument dramatique. Partout où tu regardes, ça fait peur. Au cours de ces 20 ans, il y a au moins deux moments où on sait tous ce qu’on faisait lors de l’événement, comme lorsque les tours du World Trade Center ont pris feu après avoir été percutées par des avions. Je m’apprêtais à aller en Bretagne faire une promo. J’ai rencontré dans le hall de la gare un humoriste de France Inter. On se connaissait comme ça mais on s’est regardés dans les yeux… On a senti… J’ai pleuré toute la journée, c’était invraisemblable. Il y a aussi eu la sidération avec l’attentat de Charlie Hebdo. Ce moment où on tue des caricaturistes pour qu’ils arrêtent de faire rire…

Avez-vous peur qu’on vous accuse d’avoir fait de cet unitaire une tribune politique ?

Il y a des gens tous les jours sur les plateaux télévisés qui balancent leurs saloperies et leur venin… Nous, on sort une fois du bois et on va nous dire : "Vous êtes gonflés, vous en profitez pour régler vos comptes" ? Et alors ? Oui, j’assume.

Votre engagement politique vous a-t-il porté préjudice ?

Ce qui m’aurait porté préjudice, c’est de garder ça au fond de moi. Après le reste… On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Aujourd’hui, il y a combien de Vincent Lindon ? D’artistes qui montrent le monde du travail et le système néolibéral ? Personne ne l’ouvre ! Il y avait avant des Yves Montand, des Simone Signoret, des Belmondo qui a été à la CGT… On a quand même une responsabilité… Il y a aujourd’hui 89 députes du Rassemblement national à l’Assemblée, ça va nous coûter 50 millions chaque année pour leurs salaires et leur entourage. Je suis père de famille. Oui, j’ai eu à l’époque plusieurs voitures, j’ai pris l’avion pour faire la fête à Barcelone et revenir le lendemain… J’ai skié comme pas permis… Mais qu’est-ce qu’on laisse ? Un monde avec une pandémie, une crise sociale et écologique… C’est vertigineux. Il ne faut pas s’étonner si les jeunes nous crachent à la gueule.

Certains sketchs de l’époque pourraient-ils exister aujourd’hui ?

J’ai personnellement l’impression qu’il y a une chasse à courre organisée contre tous les humoristes et que tout ce qui dépassait n’existe plus. On voyait bien comment les entreprises pharmaceutiques, les banques nous mettaient une carotte mais on pouvait rire de nos faiblesses et leurs faiblesses. Il y avait un phénomène cathartique qui n’existe plus aujourd’hui. Il n’y a plus à la télévision d’humour à la Ken Loach social et politique. Il était temps qu’on revienne ! (Rires)

Caméra café, 20 ans déjà : mardi 24 janvier à 21h10 sur M6

PAULINE HOHOADJI

Par