Vingt ans, c’est le bon moment pour revenir ?
C’est l’âge symbolique, absolu. S’il y a bien une date où on était susceptible de faire une sorte de bilan, c’était bien celle-là. Ça nous trottait dans la tête depuis un moment. La série, qu’on a mis 7 ans à vendre à l’époque, était en ligne en 2001. La date idéale aurait été 2021 mais entre le Covid-19 et les retards de production, nous avons vraiment commencé à écrire début 2021 et tourné début 2022.
Avec tant de travers, notre époque actuelle est-elle idéale pour Caméra Café ?
Je suis fan d’histoire et je me rends compte que les travers d’époque sont inhérents à toute période. On a toujours le sentiment que c’était plus tranquille avant. Il y a certaines vérités comme avec le dérèglement climatique et la libération de la parole des femmes que l’on évoque d’ailleurs avec tout le cynisme et la monstruosité de nos personnages. Confronté à "Balance ton porc", Jean-Claude Convenant ne comprend pas ce qui lui arrive. Face à la crise des Gilets Jaunes, mon personnage, qui est un syndicaliste véreux, a du mal à prendre une vraie position. Ce qui a vraiment changé dans le monde, en revanche, c’est la rapidité de la communication. Le moindre événement est aujourd’hui repris dans la seconde. C’est une bonne chose que les gens puissent se faire entendre sur certains sujets mais il y a aussi tous ces procureurs qui se cachent derrière un anonymat. Il faudrait que chacun d’entre nous devienne des historiens ou des psychologues pour comprendre comment fonctionne le monde. Mais comme tout le monde n’a pas cette capacité ou curiosité, il y a parfois des raccourcis dramatiques. Les changements sociétaux et les bouleversements économiques sont inhérents à l’avancée du monde mais c’est vrai que Caméra Café, pendant le moment où nous avons arrêté d’émettre, les réseaux sociaux sont arrivés en force ainsi que certains événements. Il nous semblait judicieux, mais pas indispensable, de revenir.
Indispensable pour les fans peut-être ?
Je ne me projette pas comme ça. Moi je travaille pour ceux qui viennent nous voir. Bien sûr que je préfère que cet unitaire marche pour la chaîne, pour nous… Mais il y a peut-être des gamins qui vont se dire : "Qu’est-ce qu’ils nous veulent ces vieux croutons ? L’humour, ce n’est plus ça !" J’ai la curiosité de m’intéresser à l’humour d’aujourd’hui, j’espère que la réciproque sera vraie et que les personnes d’aujourd’hui s’intéresseront à l’humour d’hier. Je suis content et fier de l’avoir fait.
Avez-vous évité de traiter certains événements pour éviter des bad buzz en ligne ?
Je ne suis pas présent sur les réseaux sociaux même si je suis au courant de ce qui s’y passe par mes proches. Je vois les tourments ou les interrogations qu’ils provoquent chez certains et ça m’inquiète. Je ne participe pas à ce grand forum, peut-être un peu par lâcheté. Mais à mon âge, je crois que je m’en fous. C’est pour ça que je suis moins inquiet que d’autres à propos du succès ou de l’échec de ce Caméra Café. Je n’anticipe pas, comme certains, la réaction des gens. Je n’irai pas regarder les commentaires. Mais beaucoup de gens se chargeront de me dire si on se fait démonter.
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Cette absence vous permet-t-elle d’être plus libre dans l’écriture ?
Je suis lucide. Dans Caméra Café, on parlait du sexisme, du harcèlement moral et sexuel, du racisme, du handicap. S’il y avait eu les réseaux sociaux à l’époque, nous n’aurions pas pu faire certaines choses. Il y aurait eu des polémiques. On serait passés chez C8 et dans toutes ces émissions à la con… A l’époque, ça se traduisait par des lettres envoyées aux magazines télé que quelques personnes lisaient et qui ne remuaient pas les consciences. C’est peut-être pour ça qu’on fait un one shot. Certains s’exciteront peut-être, critiqueront un traitement désinvolte, méchant ou vulgaire des évènements. Mais ce sera le temps d’une seule émission. On aura foutu un peu le bordel avant de s’en aller.
Il n’y aura aucune suite ?
Si on nous dit que ça a cartonné et qu’il faut faire une suite, on en parlera. Mais j’avais déjà dit il y a quelques années que je n’y reviendrais pas, en tout cas pas en série car c’est très chronophage. On m’a demandé une fois de faire une éphéméride des événements tous les deux ans mais il ne faut pas tomber dans ce piège, c’est énormément de travail. Je préfère, par prudence, dire que je n’y reviendrais pas. Là, on a listé avec nos auteurs tous les événements marquants des 20 dernières années pour trouver ceux donnant de la matière pour faire de l’humour et développer une petite histoire. Tous n’ont pas le potentiel pour écrire dessus.
Avez-vous retrouvé la même osmose qu’avant avec Yvan Le Bolloc’h ?
Nous nous sommes retrouvés dans l’instant, dès le premier sketch au niveau du jeu. Il y a eu une petite heure de tatonnement sur le rythme et le tempo mais ça s’est réglé au fur et à mesure. Mais je suis peut-être moins excité que lui à l’idée de reprendre le truc.
Côté politique, vous ne parlez pas directement, dans ce Caméra Café, de la montée de l’extrême-droite ces dernières années…
Tout est politique… Nous sommes dans la monstruosité de la comédie italienne. J’assume cette caricature de personnages un peu épais mais je crois que c’est aussi subtil de le faire avec des personnages pour lesquels on a un peu d’empathie. Jean-Claude et Hervé sont sympas, mais les avez-vous bien regardés ? Le premier est d’une ignorance crasse, les femmes sont pour lui des proies, il est prêt à tous les abus pour vendre, il est pollueur, adultérin, il éduque mal ses enfants… Hervé fait semblant d’avoir de grandes visées sociales et il est lâche, prêt à pactiser avec le patronat pour s’en mettre plein les poches. Mais ils sont perdus, incapables d’aimer et d’être aimés. Ces deux mecs, qui ne se ressemblent pas du tout, s’accrochent l’un à l’autre comme des bouées alors qu’ils se détestent. J’ai toujours voulu cultiver une ambiguïté homosexuelle entre les deux, une sorte d’attirance. Dans la scène des retrouvailles, ils sont troublés l’un par l’autre. On sent une forme de trouble amoureux ambigu entre eux. J’ai toujours voulu que cette série, parfois regardée comme une bonne grosse blague, soit dans la lignée de la comédie italienne et d’Affreux, sales et méchants.
Le regard que portait Caméra Café sur la société manquait à la télévision ?
J’espère ! Il y a beaucoup de séries formidables aujourd’hui mais qui sont dans des niches. Celles grand public doivent avoir un humour fédérateur parce qu’on ne sait pas chez qui on va rentrer. C’est pour ça que la comédie marche moins bien à la télé qu’au cinéma. Des films comme En liberté de Pierre Salvadori ne pourraient pas être faits en télévision. Je n’ai rien contre En famille ou Scènes de ménages, certaines scènes me font rire et beaucoup de nos auteurs travaillent pour ces séries. Mais nous, il y avait une sorte d’audace. Est-ce qu’on peut l’avoir aujourd’hui ? Je pense que oui même si on se contraint à ne pas le faire parce qu’on a peur. Mais moi je n’ai pas peur. Je m’en fous.
Caméra café, 20 ans déjà : mardi 24 janvier à 21h10 sur M6
PAULINE HOHOADJI