Comment avez-vous été approchée pour témoigner ?
Fanny : Pour être honnête, je n’ai encore jamais contacté personne par moi même. Démarcher directement des médias, je sais pas faire. Là, ça fait cinq ans, je n’ai pas voulu le faire plus tôt parce que ma sœur était encore mineure et on était toujours dans la procédure judiciaire. Je voulais aussi nous protéger un peu de tout ça. Puis, fin 2022, début 2023, j’ai Sandrine Bouchait, la présidente de l’UNFF, donc une union nationale des familles de féminicides qui m’appelle. Elle m’a dit : ‘Olivier Delacroix, qui est donc le parrain de l’UNFF, cherche un orphelin, un enfant pour en parler, pour parler en fait de tout ça, des enfants des victimes de féminicides’. Et elle m’a dit : ‘J’aimerais beaucoup à l’UNFF que ce soit toi qui porte la voix des orphelins et des enfants de l’association’.
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Avez-vous hésité ?
J’avoue que j’ai eu un moment de doute. Un moment de recul quand même… C’est quelque chose que je n’avais jamais fait encore à ce niveau-là, c’est à dire de passer à la télé face caméra. Enfin, je ne voulais pas non plus que ça ait un impact sur ma vie privée, sur ma vie professionnelle. Et puis en fait, je l’avais déjà fait, mais de manière anonyme, en cachant mon visage. Donc là, c’était vraiment le premier véritable coup de projecteur de tourner avec Olivier. Et en fait, Sandrine Bouchait m’a dit : ‘Non mais Fanny, là, c’est du sérieux. S’il y a bien une émission que tu peux faire, c’est celle-là‘. Et je me suis dit que c’était peut-être le moment de prendre la parole. Et j’ai très bien fait. Je regrette ne absolument pas.
Comment s’est passée votre interview avec Olivier Delacroix ?
Je n’ai pas spécifiquement de sujet tabou. Je considère qu’en fait, tout doit être dit et tout doit être, en tout cas, intelligible. C’était surtout en fait ça mon problème, c’est que je me disais : ‘Mais si je pleure trop, si je ne suis pas compréhensible…’. Je voulais surtout que le message ne soit pas entrecoupé de sanglots. Bon, au final, je pleure un bon paquet quand même (rires) mais je pense que ça reste quand même compréhensible. Là, où j’avais un peu plus de réserve, c’était par rapport à ma petite sœur puisque ma sœur a eu un parcours compliqué. Comme j’ai souvent dit, on n’a pas vécu les choses de la même manière mais on a perdu la même chose. Mais c’est vrai que ma sœur a été quand même plus secouée que moi. Et ça, c’est son histoire et c’est quelque chose qui la concerne, qu’elle s’appropriera le jour où elle sera prête à prendre la parole. Cela dit, je pense qu’il faut être capable de parler de tout et c’est un sujet où toutes les questions doivent être déblayées, tous les tabous doivent être déconstruits.
Depuis 2022, c’est donc postérieur au drame que vous avez vécu, les enfants exposés aux violences conjugales ne sont plus considérés comme des témoins mais comme des co-victimes. En tant que fille de victime, trouvez-vous que ça soit assez ?
Je n’ai pas été considérée comme co-victime. Il y a la posture de mon association qui demande la reconnaissance d’un statut de victime à part entière pour les enfants, pour les personnes qui ont été témoins, enfin pour pour les personnes autour, puisqu’un féminicide en fait, ce n’est pas juste une femme qui meurt, c’est une maman, c’est une sœur, c’est une fille, c’est moi. Dans mon cas, c’était aussi une future mamie. C’est aussi le futur qui perd quelque part sa saveur… Je pense que la décision la plus dure que j’ai eu à prendre dans ma vie, c’est de me dire : ‘Est-ce que je continue à vivre malgré ça ?’. Et c’est une vraie question que je me suis posée. Et puis, une fois qu’on a dit oui, je décide de vivre quand même. Il faut assumer la décision… Pour en revenir au fait que ça soit assez ou pas, malheureusement, ce que je vais dire est terrible… Mais quoi qu’il arrive, ça ne rend pas une maman. Dire qu’on est victime, c’est déjà un début de reconnaissance. Je suis quand même un peu tiraillée parce que c’est exactement ce que pense l’UNFF, c’est-à-dire que cette association milite pour un vrai statut de victime pour les enfants. Et en même temps, à la base, j’ai quand même une licence de droit et je suis quand même juriste donc la reconnaissance d’un statut de victime en droit, ça voudrait dire ébranler toutes les fondations juridiques qu’on connaît actuellement, c’est-à-dire une victime, à l’heure actuelle, c’est celle qui est directement victime, littéralement, du coup de l’agresseur. Ça serait vraiment ébranler les fondations de notre droit. Je ne suis pas sûre que ce soit quelque chose de possible à l’heure actuelle. Donc, nous, on peut le considérer comme une avancée mais pour moi, ça reste des mots, Il faudrait que ce soit suivi par un vrai statut…
Qu’est-ce que vous aimeriez voir évoluer ?
J’ai envie de dire que si c’est juste pour changer un mot dans le code pénal, ce n’est pas très utile. J’aimerais qu’il y ait des actions concrètes comme un vrai accompagnement psychiatrique, par exemple. Nous, on a eu la chance avec ma sœur, le soir-même du drame, d’avoir une unité psychiatrique qui s’est ouverte, une cellule de crise psy. On a été prise en charge toutes les deux mais je me suis rendue compte justement après, en rencontrant les familles à l’UNFF, qu’on avait été privilégiées, que ça n’arrivait quasiment jamais. En général, on dit : ‘Rentrez chez vous’. Moi, le soir-même, si on m’avait dit de rentrer chez moi, je ne suis pas sûre de ce que j’aurais pu faire… Donc voilà, c’est une première chose que l’accompagnement psy soit à minima proposé qu’il soit intégralement pris en charge. Ça me paraît quand même normal… Ça m’avait choquée quand la pédopsychiatre qui s’occupait de ma petite sœur essayait de me faire comprendre ce que ma sœur avait vécu dans cette maison… Elle me disait : ‘Votre sœur, il faut la considérer comme une survivante d’attentat. C’est exactement la même chose’. Donc je ne vois pas pourquoi il n’y aurait pas un accompagnement psychiatrique qui serait également de plein droit et qui serait pris en charge. Ça c’est un premier point.
Pouvez-vous nous parler du placement en foyer de votre soeur ?
Il y a une réforme complète et totale de l’asile, de l’aide sociale à l’enfance qui doit être faite. Le système ne fonctionne pas… Le système est violent et le système punit encore plus et rajoute des couches de violence à quelqu’un qui est déjà victime. Evidemment, il y a la question de l’autorité parentale. Ça commence à se démêler petit à petit. La question de l’autorité parentale est maintenant suspendue pendant la procédure judiciaire. Nous, on demande en fait à ce que soit enlevé, tout simplement parce que moi, ça m’aurait évité bien des tracas…
C’est-à-dire ? Vous avez fait une demande pour que votre soeur soit placée chez vous ?
J’ai fait la demande deux fois et deux fois, ça m’a été refusé… J’ai fait la demande en référé. Pour être tout à fait honnête, ma petite sœur était censée être placée physiquement chez nos grands parents maternels. Le placement n’a pas trop fonctionné et elle a été placée administrativement à l’aide sociale à l’enfance. Donc je savais qu’en cas de souci, c’était rapatriement en foyer de la famille hébergement. J’ai essayé de noyer le poisson avec l’aide sociale à l’enfance, je l’ai récupérée à la maison et pendant deux semaines, on a essayé d’agir avec mes avocats et je leur ai demandé de faire une procédure en référé en urgence. On a fait la demande deux fois auprès de la juge des enfants qui par deux fois a refusé au motif qu’il ne fallait pas que j’instaure une relation mère-fille avec elle et qu’il fallait préserver notre lien de sœur, notre lien fraternel…
Qu’en pensez-vous ?
Encore une fois, c’est très beau sur le papier mais quand j’ai dû déposer ma sœur en foyer, sachez que c’était l’une des choses les plus difficiles que j’ai eu à faire de ma vie. Je savais parfaitement où je l’emmenais et la suite m’a donné raison… Ce qui est choquant, c’est que mon père conservait l’autorité parentale. C’est-à-dire que quand le placement a été décidé, il y a eu un conseil de famille devant la juge des enfants. Et mon père conservait l’autorité parentale. C’est à dire que quand la décision de placement administratif, l’aide sociale à l’enfance, ça a été, quand le placement a été décidé, il y a eu un conseil de famille devant la juge des enfants. Il y avait mon oncle, mes grands-parents et j’étais également présente. Ensuite, elle nous a fait sortir de la pièce en nous disant qu’elle allait rentrer en visioconférence avec mon père depuis la prison pour qu’il donne également son avis… Et son avis comptait le plus puisqu’il était détenteur encore de l’autorité parentale et qu’il l’est d’ailleurs resté quasiment jusqu’à la majorité de ma sœur qui avait 14 ans au moment des faits. C’est-à-dire que s’il avait voulu, il aurait pu l’empêcher de recevoir un traitement psychiatrique, un traitement médicamenteux, il aurait pu choisir également où elle était placée, il aurait pu l’empêcher de partir ne serait ce qu’en voyage scolaire ou d’être en internat… Moi, par contre, quand ma sœur m’a appelée en larmes en me disant : ‘Fanny, il m’est encore arrivé quelque chose au foyer, j’ai peur, viens me chercher’. J’allais au foyer, je m’énervais et on me répétait : ‘Mais attendez, vous n’êtes que sa sœur. Le seul qui a des droits, c’est votre père’.
Après la mort de votre mère, la maison familiale est mise sous scellé. Comment se passe le retour dans cette demeure où le pire s’est produit ?
J’attendais que les scellés de la maison soient brisés pour aller récupérer tous les documents dont j’avais besoin parce que j’avais les impôts qui me réclamaient les avis d’imposition, le livret de famille, enfin tout ce genre de choses… Il fallait que je prouve que j’étais bien la fille de mes parents. Et donc mon avocate m’a appelée cinq ou six mois après pour me dire : ‘Fanny, c’est bon, les scellés sont brisés, vous pouvez rentrer’. Donc moi, j’étais assez contente et je lui ai dit : ‘Très bien, ne vous inquiétez pas Maître, je ne rentrerai pas toute seule. Elle me dit : ‘Ah non mais vous ne pouvez pas entrer, la maison est en l’état. Votre chambre – donc là où ma maman a été assassinée – est en l’état, il faut que quelqu’un passe pour nettoyer’. Pour moi, c’était obligatoire qu’une scène de crime soit nettoyée… Je m’étais dit : ‘Le ministère de la Justice a un partenariat avec un service de nettoyage spécialisé’. Et en fait, non, rien. C’est-à-dire qu’on nous rend les clés de la maison et je vous laisse imaginer l’état de ma chambre où ma maman a reçu une dizaine de coups de couteau dans la gorge.
Comment fait-on pour tenir bon et ne pas penser au pire après toutes ces épreuves ?
J’ai beaucoup réfléchi sur ça et en fait, je pense qu’on reconnaît la qualité de l’éducation qu’on a reçue au fait que le jour où un parent s’en va, on se relève, on est capable de le faire. Moi, c’est quand je me suis rendue compte que je ne m’effondrais pas, même si c’était quand même très très dur, je me suis dit : ‘Wow la force que ma maman m’a transmise est incroyable’. Et puis, un jour on en a parlé avec ma psychiatre à qui je dois beaucoup et peut-être même la vie… Je lui ai dit un jour : ‘Mais je ne peux pas vivre sans elle. Vous vous rendez compte la vie qui m’attend ? Mais qui va être là à ma remise de diplôme ? Qui sera là à l’église ? Qui va venir me voir à la maternité ? Ça veut dire que chaque instant de bonheur va être teinté par son absence, par le manque. Je ne serai jamais plus heureuse. Jamais. C’est fini tout ça. À quoi ça sert de vivre ? Je ne peux pas’. Et ma psychiatre m’a regardée et m’a dit : ‘Fanny, ce n’est pas la fin de votre relation avec votre maman. L’amour d’une maman, c’est quelque chose qui est plus fort que tout, c’est plus fort que la mort. C’est pas parce que votre maman n’est plus là, ce n’est pas parce que vous ne la sentez plus physiquement que c’est la fin de votre amour. C’est simplement différent. Quelque part, c’est même encore plus fort que ça. Votre amour s’est transcendé et elle est partout avec vous. C’est juste la transformation de votre relation mais ce n’est pas la fin’.
Dans le documentaire, vous parvenez quand même à dire que vous avez eu un bon papa malgré le meurtre de votre mère. Comment y êtes-vous arrivée ?
Je suis aussi un produit de son éducation à lui. J’avoue que ça aurait été bien plus simple s’il nous avait battues et s’il avait été un père horrible… Je pense que du coup, l’ambivalence de sentiments aurait été bien moins difficile à gérer. Mais en fait je ne peux pas et c’est ce que j’ai dit dès le départ. Je ne peux pas nier qu’il a été un excellent père et qu’il m’a transmis des valeurs. Ça remet aussi en question toute l’éducation qu’on a reçue. Mon père, je ne l’ai jamais vu taper personne. Il était lui-même un ancien enfant battu et il était très fier de ne jamais avoir touché un seul cheveu de la tête de ses enfants. Donc son acte était impossible à prévoir. Hors caméra, Olivier Delacroix m’a dit : ’En fait, la brutalité de votre histoire, c’est que ça vous est tombé dessus sans que ce soit prévisible’. Ce n’était pas quelque chose d’envisageable et c’est ça qui est difficile, c’est qu’il n’y avait pas d’antécédents… On n’était pas du tout dans le cliché de la victime de violences conjugales.
Avez-vous continué à communiquer avec votre père ?
Non. Au procès, devant lui, j’ai dit : ‘Je ne lui souhaite ni du mal, ni du bien. Je ne souhaite rien. Je ne souhaite pas sa mort. Je ne suis pas dans la vengeance’. Je ne suis pas revancharde parce que ça, c’est quelque chose qui pourrirait en moi et c’est hors de question mais j’ai insisté sur le fait que je voulais que l’on me fiche la paix. Je souhaite qu’il assume donc il va faire la peine qu’on lui a donnée. Et voilà… De toute façon, ça ne sera jamais à la hauteur de ce qu’il nous a fait subir et de tout ce qu’il a détruit. Je ne sais pas si je le reverrai. C’est une grande inconnue. Est-ce que il aura plus tard sa place en tant que papy ? Est-ce qu’il aura sa place ? Qu’on puisse se revoir de temps en temps ? Est ce que de toute façon sa vie est finie ? Dans le sens où, il va devoir rembourser les dommages et intérêts donc quand il va sortir, il n’aura plus de sous. Puis, évidemment, un détenu qui a fait de la prison ne pourra pas travailler comme avant. Donc quelque part, ça sera très compliqué qu’il recommence une vie comme avant. Dans le fond, je pense que je ne suis pas prête à reprendre contact parce que je crois que le papa que j’ai connu n’est plus là. Ma manière d’honorer et de respecter l’homme qui m’a élevée pendant 20 ans et qui m’a donné beaucoup d’amour et qui m’a transmis beaucoup de valeurs, c’est de le respecter dans le sens où je ne vais pas cracher sur son nom et je ne vais pas être irrespectueuse. Par contre, il faut que lui il me laisse avancer.
Pour revoir le numéro de Dans les yeux d’Olivier intitulé Enfants : les victimes oubliées des violences conjugales, rendez-vous sur France TV Replay ou sur France 2 le 18 janvier à 00h31 pour la rediffusion.