Pourriez-vous nous faire un petit point sur votre CV ?
Caroline Estremo : (Rires). À la base, j’ai fait une fac de droit en me disant : "Je vais devenir une grande avocate, on va m’appeler maître, etc". J’ai fait six mois de fac et je n’ai rien compris et je crois que le droit, non plus ne m’a pas comprise (rires). Je me suis rendu compte que je n’étais pas du tout là où il fallait. J’ai pris une feuille, j’ai écrit : "Qu’est-ce que t’attends de ton futur métier ?". Là, l’évidence m’est parue devant les yeux : infirmière. C’est assez cocasse puisque ma mère était infirmière et elle m’a toujours dit : "Tu pourrais faire comme moi". Et pour moi, c’était hors de question. Je de ne laverai jamais des culs (rires). Et puis vous l’aurez compris, il ne faut jamais dire jamais. Je me lance alors en école d’infirmière, et là, ça me plaît. Je me trouve totalement à ma place et je kiffe ça !
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Et comment vous est venue l’idée d’une carrière d’humoriste ?
C’était un rêve de gosse mais pour moi, c’était inatteignable, surtout quand tu habites à Toulouse. Je me disais qu’il fallait forcément partir à Paris pour devenir "quelqu’un". À partir du moment où je me dis ça, deux jours plus tard, je vis une journée des plus originale aux Urgences et je me dis : "Tiens, faisons une vidéo sketch".
C’est donc comme ça que ça a commencé ?
Absolument. La vidéo a fait le buzz et de là, il y a plein de choses qui en ont découlé. Les Éditions First m’ont contacté pour écrire un livre, pour raconter les Urgences. Je suis quelqu’un de très sympathique et j’ai dit : "Oui, pourquoi pas ?". Et puis après, on m’a contactée pour écrire un spectacle sur les infirmières. Comme j’avais déjà fait du théâtre, mais j’ai jamais écrit de spectacles, je me suis dit : "Écoute, Caro, on te tend une perche, vas-y". Si je ne suis pas drôle, au pire, je perds ma fierté (rires). J’ai écrit mon spectacle et je me suis lancée et ça a marché. Voilà, donc de fil en aiguille, j’ai eu de plus en plus de spectacles. À un moment, il a fallu choisir vu que je travaillais exprès de nuit pour avoir plus de temps pour aller en tournée et que j’étais crevée…
Vous avez donc décidé de ne plus être infirmière ou du moins de ne plus pratiquer ?
C’est ça. En réalité, j’ai fait la maligne (rires). J’avais quitté le métier en disant : "Salut, je vais faire rire la France". Et deux semaines plus tard, j’étais de retour. Au temps pour moi, mauvais timing. Je suis revenue parce que pour moi, c’était inconcevable de ne pas être là pour affronter le Covid. Je suis repartie dans les théâtres une fois que la première vague était terminée. C’était pas possible de rester chez moi, confinée, alors que mes collègues galéraient. Tout mon être me disait : "Tu te lèves et tu y vas !". C’était évident. Donc, effectivement, j’y suis allée, mais après, on a eu une petite accalmie. Là, j’en ai profité pour refaire des spectacles. Et après, oui, j’ai arrêté l’infirmer parce que les deux cumulés, physiquement, ce n’était pas possible.
Pas de regrets ?
Quand je vois la situation de l’hôpital, des cliniques, franchement ? Non, il n’y a pas de regrets. Après, je dis pas, parfois, "ça me manque" mais je me dis toujours : "Caroline, tu irais une heure et puis tu dirais : ‘C’est bon, j’ai eu ma dose, merci’" (rires). En plus, j’ai réalisé un rêve de gosse, c’est pas une simple reconversion. Donc du coup, forcément, le rêve d’enfant contre le métier, il n’y a pas photo. J’ai adoré être infirmière. Je n’ai aucun regret sur mon abandon de la fac de droit. J’ai vraiment adoré ça et ça m’a amenée en plus à réaliser ce rêve d’enfant, donc c’est encore plus fou.
Dans votre spectacle, vous racontez que vos parents ont plutôt mal pris votre choix de quitter la fac de droit…
Ma mère était un peu coincée parce qu’elle est elle-même infirmière (rires), donc elle ne pouvait pas contre-argumenter. Mais elle était dégoûtée parce que pour elle, la fac ce droit c’était quelque chose mais en réalité c’est surtout mon père qui l’a très, très mal pris. Pendant un mois, c’était compliqué l’ambiance à la maison. Et puis après, une fois qu’ils ont vu que je passais les concours, que je m’y mettais vraiment, ils se sont rassurés.
"Pour moi, l’humour est un bouclier, une protection"
Et quand vous choisissez de faire de l’humour ?
Alors malheureusement, mon père est décédé entre temps donc je ne peux pas vous dire ce qu’il a ressenti. Mais ma mère, je lui ai dit en rigolant : "Je t’aurais vraiment tout fait". Et elle m’a dit : "Mais en même temps, ça ne m’étonne pas que tu sois là". Et d’ailleurs tous nos amis, la famille qui me connaissent depuis petite, disent : "C’était évident qu’elle allait terminer là". Parce que c’est vrai que moi, petite, j’aimais faire le clown, j’ai toujours fait du théâtre, j’aimais faire rire. Donc ça n’a presque pas choqué les gens. Et ma mère m’a dit : "J’étais rassurée parce que tu avais ce filet de sécurité d’infirmière, quoi qu’il arrive". Intermittente du spectacle, chez moi, c’était mal vu à l’époque (rires).
Est-ce que vous voyez l’humour comme une manière de "soigner" les gens ?
C’est exactement ça. C’est quelqu’un qui m’avait laissé ça en commentaire un jour en me disant : "Avant, tu soignais avec les gestes, la technique, maintenant tu continues de me soigner avec l’humour". Et j’avais trouvé ça tellement fort. En fait, c’est ça, c’est vrai. Je fais la même chose qu’à l’hôpital. En tout cas, j’espère, c’est un peu prétentieux, mais j’espère que si le temps d’une heure et demie, j’arrive à les faire rire, leur faire du bien, juste avec mes mots, sans qu’il y ait de pipi, caca et vomi, c’est plutôt cool. Il y a vraiment cette volonté de donner de la bonne humeur.
Comment vos collègues ont-elles réagi à votre spectacle ?
Il y a eu un peu de tout. Il y a eu mes collègues, qui sont venues me voir, qui m’ont soutenue et qui se sont tapé le spectacle une dizaine de fois (rires). Le sang, vous voyez ? Et puis, il y a mes autres collègues, où je pense, ça a été un petit peu médisant, qui ne sont pas venues, qui n’en avaient rien à faire en disant : "Oui, tu racontes notre quotidien, rien de nouveau". Et c’est un métier rempli de femmes, donc vous voyez l’ambiance… Les soignants m’ont majoritairement dit que c’était trop cool parce que ça permettait de mettre en lumière notre métier sans les stéréotypes qu’on voit dans les séries américaines et sans que ce soit ce côté éternel des infirmières qui se plaignent, qui râlent, qui font des grèves, etc.
Ce premier spectacle a-t-il été un exutoire pour vous ?
Oui, complètement. Je dis souvent que ce que je fais sur scène, c’est ni plus ni moins que ce que font les soignants dans les salles de pause. Je pense que le soignant a beaucoup d’humour et c’est nécessaire parce qu’avec ce qu’on vit et ce qu’on voit au quotidien, on a un humour assez graveleux et un peu noir. C’est horrible. Parfois, les moldus [les non-soignants], quand ils nous entendent, ils font : "Vous avez vraiment rigolé sur la mort d’une dame ? C’est spécial". Mais on en a besoin pour dédramatiser et puis pour souffler, parce que sinon, si on prenait tout de plein fouet, on n’irait pas bien loin… Donc ça a clairement été un exutoire. J’ai toujours essayé de transformer le terrible en humour, toujours. Pour moi, c’est un bouclier, c’est une protection.
Rendez-vous lundi 8 juillet, sur Teva, à 21h pour découvrir J’aime les gens, le premier spectacle de Caroline Estremo.