Enquête Audiences, Télé & plateformes (4/4) – Chaines et plateformes : l’union fait la force ?

Publié le 7 décembre 2023 à 8:35
Prime Video
Depuis plusieurs semaines, certains téléspectateurs s’étonnent de voir des programmes de plateformes diffusés sur les chaines hertziennes. Explications.

Lundi 23 octobre. TF1 proposait sur son antenne, en prime, le film Classico avec Ahmed Sylla et Alice Belaïdi. Sorti en salles ? Non ! Diffusé il y a près d’un an sur Prime Video. En juin dernier c’est W9 qui affichait Je te veux moi, non plus, comédie avec Inès Reg et Kevin Debonne, lancée en 2021 sur Prime Video. Comment expliquer ces diffusions de deuxième fenêtre ? Il est ici tout simplement question d’une forme de financement participatif ! En effet, avec la montée des plateformes, les chaines ont décidé de s’associer avec celles-ci, sur certains projets, afin de multiplier les chances de faire exister des projets ambitieux ou d’en diffuser à l’antenne. "C’est vrai que ça permet de mieux financer certains contenus, ou d’avoir accès à des programmes dont le coût, si on devait le financer tout seul, serait rédhibitoire" confirme Tiphaine de Raguenel, directrice stratégie éditoriale à France Télévisions. Des programmes comme la série Cœurs Noirs, qui a remporté un franc succès sur Prime Video en février dernier et qui arrivera très prochainement sur France 2. Avec son sujet à part – le quotidien des Forces Spéciales Français en Irak- et son budget XXL (15 millions d’euros pour 6 épisodes de 52 minutes soit 2,5 millions d’euros par épisode), cette fiction n’aurait pu exister avec le financement unique du service public. "Surtout que c’est une série d’action un peu atypique pour nous". La première fenêtre de diffusion revient alors à celui qui a mis le plus d’argent sur la table. "Et je pense que c’est plutôt aussi au bénéfice du public, parce que dans certains cas, comme Cœurs Noirs, il nous a semblé qu’une première diffusion sur une plateforme payante pouvait aider à la découverte et au marketing de la série. En seconde fenêtre, elle devrait nous permettre d’aller chercher un public plus occasionnel des antennes de France Télévisions et d’avoir une chance de le fidéliser". Chez M6, le coût des fictions a même ralenti la création. "Il est vrai que la fiction française est déficitaire en prime time sur M6, a confié Quentin de Revel, directeur de la fiction de M6 et patron des productions TV chez SND, à Sattellifacts Magazine. L’une des solutions est d’ouvrir une fenêtre de diffusion à une plateforme. La tendance s’intensifie actuellement et les exemples se multiplient. Le cofinancement avec les plateformes présente divers avantages : cela permet, d’une part, d’optimiser le financement de la série, et, d’autre part, de doubler la communication autour de ce programme". A l’inverse, Netflix a récupéré en seconde fenêtre Le Bazar de la Charité et Les Combattantes car TF1 en était le financeur principal. Une opération qui permet aux plateformes d’enrichir leur catalogue d’offres différentes.

Cat’s Eyes, une série à portée internationale

Depuis un mois, c’est à l’intérieur des plus beaux monuments de Paris que se tourne l’une des plus grosses séries de TF1, adaptée du manga de Tsukasa Hōjō : Cat’s Eyes. Incarnées par Camille Lou, Constance Labbé et Claire Romain, les trois sœurs intrépides, en quête des œuvres de leur père décédé, évoluent sur la tour Eiffel, au Louvre, au Château de Versailles ou encore sur les toits de la Monnaie de Paris. De somptueux décors, parfois illuminés spécialement le temps d’une scène nocturne, qui ont un coût. "Cette série n’aurait pas pu se faire avec un budget classique de série française. Dans ces conditions d’exigence, ça aurait été impossible… Nous n’aurions pas eu les moyens de nos ambitions". Ainsi, TF1 s’est associé à Prime Video, qui diffusera en seconde fenêtre la série dont on peut imaginer un succès à la Lupin (Netflix).

Une union à court terme ?

Mais pour Thomas Anargyros, président de Mediawan Studio France, ces opérations qui arrangent les chaines ne vont pas durer, les plateformes étant en mesure de financer seules leurs contenus. "Plus les plateformes vont investir de façon importante et plus elles vont vouloir avoir leurs propres programmes originaux. C’est dommage pour nous producteurs, car effectivement, cela nous permettait de produire des séries plus ambitieuses. Sans Netflix, nous n’aurions pas eu le budget pour faire Les Papillons Noirs pour Arte". Face à l’augmentation des coûts de production, les chaines pourront toujours se tourner vers des alliances européennes ou internationales pour leurs projets les plus ambitieux comme l’a fait France2 avec la série Abysses (coproduite, entre autres, avec la ZDF et la Raï) ou Canal+ avec Django (coproduite avec Sky Italia, Sky-Germany, et Sky-UK). "Mais cela reste quand même relativement difficile de trouver des projets qui permettent de réunir autant de pays, en conservant une œuvre totalement originale" déplore Thomas Anargyros.

Par
Amandine Scherer