Dans ce thriller très sombre, vous jouez Béatrice Lasserre. Qu’est-ce qui vous a séduite dans ce scénario ?
Isabelle Adjani. Le côté "succession à la française", les déchirements et les méchants calculs intra-familiaux, les intrigues qui peuvent exister dans les dynasties d’entrepreneurs. Dans Soleil noir, ça se passe au milieu des roses, mais à coup d’épines dans le cœur et dans le dos de chacun.
Votre personnage, manipulateur et toxique, dégage toutefois une fragilité touchante. Elle rappelle dans sa volonté à défendre ses intérêts et ceux de ses enfants, Agrippine dans le Britannicus de Racine. Partagez-vous ce sentiment ?
Oui, Agrippine, mais également la mère d’Alexandre Le Grand et celle de Néron, que son fils a d’ailleurs fait assassiner ! (Rires) Béatrice est un ersatz contemporain de ces femmes tragiquement possessives et prêtes à tout pour unir les siens selon sa propre loi qui est sans foi, une loi traîtresse et méphitique.
Peut-on trouver à Béatrice des circonstances atténuantes ?
Il n’existe pas de scène avec son psy dans la série, mais l’obsession de ses responsabilités en tant que cheffe de famille la rend injuste et intraitable. Pour protéger son clan, elle est prête à tous les plans.
Vous retrouvez là, un rôle de femme inquiétante comme dans Possession, L’Été meurtrier, voire Raiponce de Disney. Ça vous manquait de jouer les méchantes ?
Dans la vie je n’aime pas jouer à la méchante, alors dans la fiction je m’en donne à cœur joie !
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Isabelle Adjani évoque sa collaboration avec Ava Baya
Pourquoi avoir adopté pour ce rôle une longue chevelure grisonnante ?
Pour une femme, je trouve que les cheveux gris peuvent embellir un visage, affirmer une personnalité sans la durcir, Andy MacDowell en est l’exemple parfait. Je ne suis pas encore prête à laisser mes propres cheveux blancs vivre leur vie sans les colorer à mon gré, mais ce personnage de Béatrice m’en offrait l’opportunité. Dans la série, je change d’ailleurs plusieurs fois de tête… Pourquoi ? Comment ? Je laisse le suspense aux spectateurs de Netflix….
Vous avez un jour déclaré : "Je crois qu’on ne peut pas être acteur si on n’a pas eu le sentiment d’être abandonné dans l’enfance." Or Alba Mazier, l’héroïne jouée par Ava Baya est née sous X. Cette particularité trouve-t-elle un écho chez vous ?
Dans l’Eté meurtrier, je jouais le personnage d’Eliane qui était née sous X car elle était le fruit du viol de sa mère et il est clair qu’un(e) enfant qui vit l’absence d’un père inconnu comme un abandon, comme un rejet, aura tout le mal du monde à se trouver. S’exercer à devenir comédien ou comédienne peut proposer quelque chose de l’ordre de la réparation symbolique. En s’interprétant "autre", peut-être peut-on tisser un lien qui ramène au centre de son être, faire connaissance avec soi-même, c’est-à-dire s’y retrouver pour ne plus souffrir de se chercher.
Vous vous livrez avec Ava Baya à un duel à fleurets mouchetés : l’une jouant la bourgeoise, l’autre, l’ex-zonarde toxico. Deux mondes différents. Comment s’est passée votre collaboration ?
Ava Baya embrassait là son premier grand rôle et elle était extrêmement concentrée tout au long du tournage. Elle avait des scènes qui la mettaient au défi physiquement et mentalement. Un vrai parcours d’obstacles qu’elle a vaillamment traversé. Pendant nos scènes, la juste dose d’animosité était là pour nous opposer l’une à l’autre, alors que, hors tournage, la gentillesse nous rapprochait.
"Ce monde tentaculaire et prolifique des séries révèle aussi énormément de nouveaux talents"
Cette série aborde en filigrane le sort des travailleuses sans papiers employées pour la cueillette des fleurs. Vous qui avez été l’ambassadrice de Poison de Dior, est-ce un sujet qui vous interpelle ?
J’étais la première ambassadrice pour Poison de Dior, puis Eva Green l’est devenue à son tour. Je crois que les actrices qui ont la chance d’avoir des papiers et dont l’humanité ne s’est pas abîmée, seront toujours solidaires de celles qui attendent leurs papiers. Il est insupportable d’imaginer cet entre-deux comme zone d’exploitation de leurs droits et de leur dignité.
En 1974, vous tourniez aux côtés de Jean-Claude Dauphin votre première série télé Le secret des Flamands. Quel souvenir en gardez-vous et comment jugez-vous l’évolution du métier ?
Pareille série télé était constituée de ce qu’on appelle des feuilletons, et date du temps jadis ! (Rires). Ça n’a bien-sûr rien à voir avec les séries des plateformes aujourd’hui. L’imagination des scénaristes explose et de nombreux réalisateurs et réalisatrices travaillent main dans la main pour rendre qualitative cette nouvelle industrie, souvent pour le meilleur artistiquement, sauf quand les algorithmes sont les seuls maîtres. Ce monde tentaculaire et prolifique des séries révèle aussi énormément de nouveaux talents, et même s’il arrive qu’on soit loin du cinéma, il offre des opportunités inespérées à ceux et celles qui rêvent d’habiter l’écran avec leur talent. Nous les téléspectateurs, on en est tous ravis, non ?
"Il ne manque plus que tu me manques" extrait de votre superbe album Bande originale (2024) interprété en duo avec Benjamin Biolay vous ressemble beaucoup. Justement pourquoi avez-vous choisi d’être si discrète dans les médias ?
Cet album n’était pas un produit pour moi, c’était un objet, une création à deux voix artistiques avec Pascal Obispo. On était libre de l’aimer ou pas et je n’ai pas cherché à en faire la promotion à tout prix, au-delà du désir des uns et des autres. Je suis une discrète par nature, mais il peut aussi m’arriver d’avoir des accents indiscrets.
Avez-vous de nouveaux projets, cinéma, télé ou musique en écriture ?
Oui bien-sûr, mais discrétion oblige, jusqu’à la signature de ces projets !