Karole Rocher (Frotter Frotter) : « On fait parfois porter les difficultés de ce pays aux personnes démunies et invisibles »

Publié le 19 février 2025 à 12:52
Michael CROTTO - Cinétévé - France Télévisions
Rencontrée en septembre dernier lors du Festival de la Fiction de La Rochelle 2024, Karole Rocher a accepté de se confier à Télé 7 Jours sur son rôle dans Frotter Frotter (à voir ce soir à 21h10 sur France 2), série tirée d’une histoire vraie qui raconte le combat de femmes de ménage d'un hôtel pour améliorer leurs conditions de travail. Interview.

Vous qualifiez Michèle, votre personnage, d’écorchée vive. Qu’est-ce qui vous a touché chez elle ?

Karole Rocher : Sa vérité et sa sincérité. Avec elle, pas de faux-semblants ! Ce personnage est hyper intéressant à jouer tant tellement de choses émanent d’elle. Elle est très secrète et elle est seule. Elle trouve une famille dans ce combat.

Certaines scènes, montrant le mépris de la direction avec les grévistes, ont de quoi choquer…

Honnêtement, je n’ai pas attendu cette série pour savoir que dans notre société, il y a des personnes vraiment démunies et invisibles qu’on abuse. C’est à elles qu’on fait porter parfois les difficultés de ce pays.

Avez-vous rencontré certaines des vraies grévistes ?

Non. Mais sur le tournage, certaines comédiennes étaient femmes de ménage. J’ai vu Berthe Tshiala se réveiller à 3 heures du matin pour aller nettoyer des locations touristiques. Elle venait ensuite sur le plateau jusqu’à 19 heures, en sachant qu’une journée de tournage c’est intense ! Et elle repartait… Nous n’avions pas besoin de parler, certaines choses se ressentent.

Avec ces actrices non-professionnelles, que vous êtes-vous apportées mutuellement ?

Nous nous sommes surtout soutenues mutuellement pour interpréter nos personnages avec une certaine vérité, sans en faire des caricatures. Elles se reposaient sur nous par la peur créée par le manque d’expérience. Nous, nous partagions leur pureté. Moi, je ne prenais pas en compte le fait qu’elles n’étaient pas des comédiennes professionnelles. Tant qu’elles faisaient les choses avec sincérité, elles étaient simplement des actrices sur un plateau.

Karole Rocher cash sur le rôle joué par sa fille Barbara Biancardini dans Frotter Frotter

Comment ont-elles préparé ce tournage ?

Marion Vernoux, la réalisatrice, a fait appel à une coach, Barbara Biancardini, pour les mettre en confiance. Pendant un ou deux mois, elles ont travaillé ensemble le scénario et ont cherché des choses qui leur ressemblaient. Certes, elles n’avaient jamais joué avant, mais le travail en amont a fait d’elles des actrices. 

Barbara Biancardini n’est autre que votre fille. Que ressentez-vous en la voyant à vos côtés sur un tournage ?

Ça ne me fait rien du tout car quand elle travaille, je ne la vois plus du tout comme ma fille. Nous avons déjà coréalisé le film Fratè ensemble et elle est une jeune femme extrêmement professionnelle. Je ne l’infantilise pas du tout dans le travail. Elle est juste une personne de l’équipe sauf que j’aime moins quand elle m’appelle Karole ! J’ai trop de respect pour elle et je n’ai pas envie de de poser un regard de maman sur son travail. Je trouverais ça presque insultant.

Mais il faut que le "maman" reste donc.

Oui, j’aime bien (elle sourit).

"Je n’avais pas envie d’être un objet de désir au cinéma"

Les femmes de chambre de Frotter Frotter se mettent en grève pour protester contre les cadences infernales, la gestion inhumaine de la direction et les très bas salaires. Et vous, pour quelles raisons seriez-vous prête à vous mettre en lutte ?

Il y en a pleins ! Mais je pense que je n’ai pas envie d’exister à travers un combat même si on en mène toutes en tant que femmes, mères ou citoyennes. Mais me mettre en grève… Je suis très, très mal placée pour ça car je fais partie des gens extrêmement privilégiés aujourd’hui. J’ai travaillé pour ça. Dès qu’il y a des abus de pouvoir, de l’injustice ou de la souffrance, je suis touchée. Mais avant de donner des leçons à quelqu’un, même aux plus mauvais, il faut soi-même essayer de bien faire les choses pour soi ou encore ses propres enfants. Donc je ne donne de leçons à personne et je ne revendique rien non plus. J’essaie juste d’être droite dans mes valeurs et dans ce que je suis. Je n’ai, par exemple, jamais cédé et accepté d’être un objet de désir, quitte à passer à côté de plein de choses. Je pense que ça se voit dans mes choix de comédienne. Je me bats pour que mes quatre enfants aient confiance en eux, pour qu’ils se sentent bien. Mon but n’est pas de me poser en victime mais de travailler sur mes forces et ma confiance. C’est un premier combat à mener.

Comment faites-vous pour garder cette confiance ? 

Je la perds parfois et je doute tout le temps. Ce sont des remises en question permanentes, notamment sur la maternité. Je me demande quelle maman je suis, si je dis bien les choses, si je fais bien les choses… Lorsque je démarre un nouveau projet, j’ai le trac. Je me dis que je dois être sincère et vraie. On a tous nos démons et notre histoire… C’est le combat d’une vie, ça. Lorsque j’étais marraine de l’association Rêv’Elles, il y avait des stages pour aider à orienter les jeunes femmes. Je les prévenais qu’il n’y a pas de Wonder Woman. On traverse des épreuves qui nous changent. La confiance, ce n’est pas un acquis.

Comment vos choix ont justement guidé votre carrière ?

J’adore travailler, je suis limite hyperactive. Mais je me suis rendu compte que ce qui allait me rendre heureuse, c’est faire des choix personnels ou professionnels. Lorsqu’on décide de ne pas se mettre totalement au service des autres, on passe à côté de certaines choses évidemment. On semble moins gérable, moins facile pour plein de choses. Et ce n’est pas grave, c’est un choix à assumer. Lorsque je suis arrivée dans ce métier, à 20 ou 21 ans, je savais que je n’allais pas du tout assumer ces rapports de séduction. Je ne juge pas, mais moi je n’avais pas envie d’être un objet de désir même si avoir un rôle où je suis très sexualisée ne me dérange pas. Mais je ne voulais pas en faire mon fonds de commerce. C’est peut-être aussi ce qui fait qu’on vieillit bien : on n’a pas peur de prendre trois rides quand on n’a pas tout misé sur une beauté.

Les deux premiers épisodes de Frotter Frotter sont diffusés ce mercredi soir à partir de 21h10 sur France 2

Par
Pauline Hohoadji