A cheval dans les plaines du Far West ou dans les rues de San Francisco chères à l’inspecteur Harry, Clint Eastwood a collectionné les rôles de justicier solitaire, de durs à cuire énigmatiques mais toujours droits dans leurs bottes pour défendre la loi et l’ordre, la veuve et l’orphelin. Steve Everett, vieux briscard du journalisme essoré par des années de renoncements et d’abus en tous genres, n’a, lui, de prime abord, rien d’héroïque : c’est un as de la gâchette, dès lors qu’il s’agit de se tirer dans le pied ! On n’échoue pas au quotidien Oakland Tribune par hasard, alors qu’on a été un cador du New York Times… Père lamentable, mari infidèle, collègue désastreux et amant kamikaze qui couche avec la femme de son rédacteur en chef, Steve a vraiment – il en est conscient – l’étoffe du zéro. La seule qualité qu’il revendique ? Son flair journalistique qui ne l’a jamais trompé.
Et son précieux pif lui indique que Frank Beechum, le détenu afro-américain qu’il vient de visiter dans le couloir de la mort de la prison de San Quentin, et dont l’exécution est prévue le soir même à minuit, est innocent. Le journaliste dispose de six petites heures pour le prouver. La course contre la mort est lancée. « D’emblée, le fait qu’Everett ne soit pas politiquement correct m’a bien plu, explique Clint Eastwood. Nous vivons une époque de merde, où personne n’a le courage de ses opinions ni d’être totalement honnête avec ses sentiments. C’est le règne du chacun pour soi, alors j’ai bien aimé que ce type dépense cette énergie, qu’il se démène pour sauver la peau de quelqu’un qu’il ne connaît pas. »
Un antihéros à la ramasse qui offre à la star l’occasion de jouer avec son image, sans complaisance ni chercher à s’épargner en tant qu’homme au seuil de la vieillesse. S’il ne fume et ne boit pas, Eastwood se retrouve en Everett : lui aussi n’a pas toujours été un père et un mari à la hauteur. D’ailleurs, il n’y a pas de hasard, c’est sa propre fille de 5 ans, Francesca, qui joue celle de son personnage. L’effet miroir reflète davantage encore. Une fois de plus, Eastwood n’est pas là où on l’attend et tient à distance tout manichéisme.
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UN PLAIDOYER HUMANISTE
Dont acte. Ouvertement « favorable à la peine capitale pour les crimes odieux », il signe néanmoins ici un vibrant réquisitoire contre la mise à mort légale en démontrant une erreur judiciaire, sur fond de discrimination ordinaire contre les Afro-Américains. « Le comptable est persuadé d’avoir surpris le coupable, la juge d’instruction est persuadée d’avoir fait ce qu’il fallait. Le mal, en l’occurrence, c’est un concours de circonstances », indique le cinéaste, en empruntant à Akira Kurosawa le principe des flashback de Rashômon pour illustrer les différents points de vue d’une même scène de crime. Le plus glaçant reste son approche quasi documentaire de la préparation de l’exécution, qui se déploie cliniquement sous nos yeux. Et Eastwood de classer les êtres en deux familles : la première, capable d’empathie et de doute ; la seconde, imperméable à la détresse, dénuée d’humanité et sans états d’âme face à la barbarie codifiée. Sans appel.
Jugé coupable, dimanche 10 novembre à 21h00 sur Arte