Pouvez-vous nous parler du festival Cinéma à la Folie…
Il s’agit de la toute première édition et j’espère sincèrement qu’il va pouvoir continuer à vivre, à grandir. " Cinéma à la folie" rassemble une douzaine de films à la fois documentaires et fictions à parts égales, et qui présentent des œuvres ayant un lien avec la santé mentale.
Le cinéaste se livre sur le festival "Cinéma à la folie" : "Il est programmé dans huit villes"
Avez-vous pu visionner les longs-métrages sélectionnés ?
Je n’ai pas pu tous les voir, mais j’ai l’impression qu’il y a une grande diversité. On y trouve à la fois des films destinés à la salle de cinéma, des œuvres à vocation télévisuelle, mais aussi des moyens-métrages, qui abordent différentes questions en traitant la santé mentale sous divers angles : différentes pathologies, etc.
Il est aussi itinérant…
Bien sûr, il est programmé dans huit villes : Boulogne-sur-Mer, Clermont-Ferrand, La Rochelle, Nancy, Nantes, Nîmes, Orléans ainsi que Pau. Ceux qui l’ont orchestré ont accompli un immense travail auprès des associations locales et des scolaires. L’idée est de sensibiliser les spectateurs à la santé mentale et de déstigmatiser ceux qui souffrent de troubles psychiques. Bien souvent, ces personnes sont pointées du doigt. Il y a, derrière tout cela, cette volonté de tisser des liens entre elles et la société, afin qu’elles soient moins marginalisées.
Certains de vos films se nourrissent d’une tendresse et d’un regard doux portés sur la psychiatrie. Ils mettent aussi en lumière les failles… Et dans les failles, on peut trouver toutes sortes de choses. Est-ce que vous, en tant que cinéaste, en avez vous-même ?
Tout un chacun possède des failles. Nous nous construisons tous à partir de nos difficultés, en essayant de les surmonter, de les résoudre, ou de les faire éclore d’une certaine manière. Car nos faiblesses peuvent bien souvent devenir des atouts, on peut en faire quelque chose. C’est un peu ce que raconte le film d’ouverture du festival, Les Rêveurs, d’Isabelle Carré.
Quelle signature cinématographique nourrit votre œuvre ?
Mon cinéma et mon triptyque récemment sorti ont une vocation : celle d’aller à la rencontre des personnes qui sont en psychiatrie, patients, soignants, équipes, pour essayer d’apprendre d’eux, car ils ont beaucoup à nous transmettre sur notre humanité, sur l’humain, et sur la société dans laquelle nous vivons. Qu’est-ce que la prétendue "normalité", au fond ? Je fais mes films à partir de mon ignorance, avec une curiosité, une envie de comprendre ce qui façonne la personne que je suis, dans le monde dans lequel je vis. C’est mon carburant. Je fais des films à partir de mes incompréhensions, de mes difficultés. Je me sers donc de mes forces… et de mes faiblesses.
Vous avez abordé la psychiatrie dans le triptyque récent, Sur l’Adamant, Averroès et Rosa Parks, La Machine à écrire et autres sources de tracas, ainsi que dans La Moindre des choses. C’est un sujet dont on parle de plus en plus, à travers des formats comme les podcasts ou diverses séries. Trouvez-vous que cette thématique reste malgré tout encore trop taboue aujourd’hui ?
Ce n’est pas vraiment tabou, car tout le monde parle de bien-être. Mais c’est une notion tellement fourre-tout, tellement vague, qu’elle en devient vide de sens. Je constate que les termes "santé mentale", "bien-être", peuvent presque faire écran et invisibiliser toute une population qui est en souffrance profonde. Ils peuvent masquer l’état de dévastation dans lequel se trouve la psychiatrie car elle est abandonnée et n’attire plus les professionnels. Beaucoup de services sont complètement démunis parce que les infirmiers et les psychiatres désertent, ne trouvent plus d’intérêt à leur travail, car celui-ci a perdu son sens.
Pourquoi, selon vous ?
Je pense que ces métiers de la psychiatrie et du soin devraient reposer sur l’attention aux malades, sur l’écoute. Mais aujourd’hui, le personnel est submergé de tâches administratives. Le management se traduit de plus en plus par des tableaux Excel, des algorithmes. Bientôt, on prétendra soigner les patients avec des robots, et l’intelligence artificielle va prochainement se mêler de tout ça. Les neurosciences ont la prétention de tout expliquer, de tout soigner. Or, il n’est pas prouvé que les neurosciences seules peuvent venir à bout des maladies psychiques. Ça se saurait… Si on retire l’écoute, l’attention, la parole, soit cette dimension humaine, alors la psychiatrie perdra toute sa raison d’être. De nos jours, elle est complètement écrasée par le rouleau compresseur de l’économie et du management.
Nicolas Philibert se confie la société : "Nous vivons dans une accélération permanente"
La frénésie du quotidien s’ajoute aussi à tout cela. Nous vivons dans une société où tout va vite…
C’est totalement vrai ! Nous vivons dans une accélération permanente. Il faudrait pouvoir donner du temps : aux patients, aux soignants, aux uns et aux autres. Il faudrait pouvoir aussi s’écouter, faire un peu de chemin ensemble, aider chacun à renouer des liens avec soi-même, mais aussi avec le monde. C’est d’autant plus grave que les chiffres montrent qu’il y a de plus en plus de personnes en souffrance… et de moins en moins de moyens. C’est le paradoxe. Aujourd’hui, pour obtenir un premier rendez-vous dans un centre médico-psychologique, il faut parfois attendre six à huit mois. Ce n’est pas une exception, c’est ce qu’on entend de toute part.
Vous pensez que le développement des réseaux sociaux a pu favoriser le mal-être ?
Ce que je ressens, c’est que les réseaux sociaux relèvent de l’immédiateté, du jugement instantané. Il y a un manque absolu de nuance. Aujourd’hui, les jugements sont à l’emporte-pièce. Nous sommes constamment étiquetés. Les personnes atteintes de troubles psychiques le sont plus que les autres. Leur "étrangeté" fait peur, car elles sont un peu trop singulières, et elles en souffrent. Elles se sentent très vite écartées.
Vous évoquez aussi parfois la manière qu’ont les personnes atteintes de troubles psychiatriques de faire résonner les mots, le langage…
J’ai le sentiment qu’on rencontre bien souvent, en psychiatrie, des personnes extrêmement intelligentes, très lucides, à tel point qu’il m’arrive de me demander si ce n’est pas cet excès de lucidité qui les rend aussi fragiles. On y rencontre des hypersensibles, parfois qui possèdent une fibre artistique ou oratoire étonnante. On n’y trouve pas uniquement des personnes terrées dans leur coin…
Vous souvenez-vous du regard que le petit Nicolas Philibert de Grenoble portait sur la psychiatrie ?
Petit, je ne m’en souviens pas. Mais j’ai commencé à m’intéresser à la psychiatrie quand j’étais étudiant. J’ai fait une licence de philosophie pas davantage, je ne suis pas allé très loin, mais j’étais très sensible à ces questions, à travers des lectures comme Michel Foucault, ainsi que par exemple Les murs de l’asile, ou des écrivains qui incarnent un peu ce qu’on a appelé l’anti-psychiatrie dans les années 70.
Qu’est-ce qui vous appelait tant dans cet univers ?
Au fond, la psychiatrie est une loupe sur le monde, un miroir grossissant. Tout y est exagéré. Elle nous enseigne beaucoup de choses. Elle ne cesse de me questionner, de me déranger, de me dérouter, et de me faire réfléchir. C’est sans doute pour cela que j’ai eu envie de réaliser plusieurs films sur le sujet. J’aurais pu m’arrêter à La Moindre des choses, le long-métrage que j’ai réalisé en 1995. Mais j’ai eu envie d’y revenir, car c’est un univers d’une telle richesse qu’il empêche le cinéaste que je suis de dormir sur ses lauriers, d’une certaine manière.
Malgré tout, qu’est-ce qui vous donne espoir dans la société ?
Le monde dans lequel nous vivons est très sombre, très noir… Heureusement, ici et là, des gens essayent de résister, de tenir, de rester effervescents, inventifs. En psychiatrie par exemple, il existe encore des équipes qui essaient de pratiquer une psychiatrie digne. Mais ce sont des expériences de plus en plus attaquées, isolées, fragilisées. Ces personnes-là apportent un peu de réconfort… et d’espoir.