“T’as quel âge ?" Le petit jeu qui a passionné des générations d’enfants à l’heure de la cantine, le nez dans leur Duralex, amuse de nouveau dans les restos branchés, où le Gigogne, le Picardie ou le Lys trônent en majesté sur les tables. Des verres intemporels, désormais symboles d’une simplicité cool, et dont on sait que le chiffre au fond n’est pas un âge mais un simple numéro (de 1 à 48), celui du moule dans lequel chacun a été fabriqué. Et c’est ainsi depuis quatre-vingts ans : dans la verrerie un brin défraîchie de La Chapelle-Saint-Mesmin (Loiret), à quinze minutes d’Orléans, la flamme ardente qui fait entrer le verre en fusion à 1 400 °C ne s’est jamais éteinte. Ce four géant, qui doit souffler non-stop, c’est lui, le boss ! C’est également lui qui augmente la facture principale de l’usine et peut, avec l’explosion du prix de l’énergie, la mettre en péril. Fleuron national, passé de main en main, Duralex a plusieurs fois frôlé la faillite, et notamment l’année dernière. Le tribunal de commerce d’Orléans a heureusement décidé de placer son sort entre les mains d’une majorité de ses deux cent trente salariés, sous forme d’une société coopérative et participative (Scop). Mais le défi à relever est immense.
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LE SECRET DU VERRE TREMPÉ
Le coeur doit continuer de battre. Coûte que coûte, on persiste à nourrir le sacré bestiau à flux continu, d’un mélange minéral de sable de Fontainebleau, de calcaire, de carbonate de sodium et de calcin (déchet de verre). Fondu, cet amalgame, dont la texture ressemble à du miel liquide, est débité en portions – c’est la paraison – à une cadence infernale, avant de tomber dans un moule, où il est pressé, puis façonné. Mais le verre n’est pas au bout de ses peines ! On lui impose une nouvelle cuisson à 700 °C pour lisser les arêtes et, surtout, le préparer à l’étape décisive : la trempe, celle-là même qui fait le succès des produits Duralex. Elle consiste en un refroidissement brutal qui crée dans le verre des contraintes contrôlées, améliorant sa résistance. Un procédé breveté dans les années 1930 par Saint-Gobain, pour renforcer les vitres des voitures ! Le groupe a alors l’ingénieuse idée de l’appliquer à la vaisselle de tous les jours. En 1945, il dépose la marque Duralex, évoquant à la fois l’idée d’inusabilité et une allusion malicieuse à la devise latine Dura lex, sed lex (Dure est la loi, mais c’est la loi).
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“DES VERRES POUR TOUS, POUR TOUS LES JOURS ET POUR TOUJOURS”
Une forme simple, une résistance à toute épreuve : le mythe Duralex était né. Des gobelets – bols, tasses, assiettes, saladiers… – populaires et démocratiques, symboles du made in France, et devenus, au fil du temps, de vraies madeleines de Proust. Indémodables, transparents ou teintés dans la masse, ces gobelets sont des icônes du design et ont rejoint la collection du musée des Arts décoratifs de Paris en 2007. Exportés partout dans le monde, certains se sont même taillé une carrière à Hollywood, à la main d’Indiana Jones ou de James Bond. Réputés incassables – le comble pour un objet en verre ! – et très bon marché, ils sont un socle commun à tous les Français, une tour Eiffel de la vaisselle, un objet présent dans toutes les mémoires. En verre et contre tout.