Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Jeffery Kenny : Par hasard dans la rue. Il m’a tapé sur l’épaule pour me demander que je l’aide à pratiquer son anglais. J’en ai profité pour lui demander la même chose avec l’ukrainien pour moi.
Andrew Hutsulyak : Et c’est comme ça que notre amitié a démarré !
J.K. : Nous avons ensuite découvert que nous étudions tous les deux la pharmacie dans la même faculté. Nous avons fait notre première chanson dans une cuisine. C’était un événement très étrange mais nous n’avons vraiment aucun regret (rires) !
A.H. : Les choses se sont faites de manière naturelle. J’ai passé une musique que j’avais créée et il a été inspiré pour les paroles. C’est ainsi que tout a commencé.
Pourquoi avoir voulu participer à l’Eurovision 2023 ?
A.H. : Car nous avons un message fort à partager au public. Nous avons postulé aux présélections le dernier jour des inscriptions. C’était une décision très spontanée ! Le public a voté pour que nous représentions notre pays ce qui nous honore vraiment.
J.K. : Nous n’avons donc pas composé Heart of Steel spécialement pour l’Eurovision. Nous avons choisi parmi ce que nous avions déjà. Nous avons d’ailleurs hésité entre cette chanson-là et un autre titre baptisé Broken Heart. Mais nous avons sélectionné Heart of Steel car elle correspondait vraiment au message que nous voulions passer.
L’avez-vous malgré tout adaptée pour l’Eurovision ?
J.K. : Oui, c’est une nouvelle version. Nous avons par exemple ajouté certaines paroles en ukrainien et des chœurs à la fin.
A.H. : Une des phrases signifie : "Malgré la douleur, je continuerai le combat". C’est notre message. Cette chanson parle de la force des gens, de ceux qui gardent un bon état d’esprit malgré la situation. Nous savons que tout le monde traverse des moments délicats, mais peu importe le niveau de difficulté, il faut rester fort et aller de l’avant. Nous participons d’ailleurs à une campagne en Ukraine – Saving the Hearts of Children – avec des entreprises nationales et internationales pour récolter des fonds afin d’acheter des couveuses pour les prématurés. Il faut que leurs cœurs soient sauvés et continuent de battre.
Le concours de présélection s’est tenu dans un abri anti-aérien de Kiev…
A.H. : Oui, dans une station de métro qui sert de refuge anti-bombes. Ils l’ont organisé sur le quai, entre deux rails. Ils ont fait du bon travail pour rendre ça vivant malgré tout.
J.K. : Nous les remercions d’ailleurs vraiment pour le dur travail réalisé pour donner vie à cette présélection.
A.H. : Vous savez, nous vivons des moments difficiles dans notre pays. Nous essayons de sauver nos vies et nos familles. Il y a des sirènes plusieurs fois par jour… Et malgré cette situation, tout le monde a fait en sorte que cette présélection puisse avoir lieu.
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Etait-ce difficile de jouer dans de telles conditions ?
A.H. : Nous étions sous terre, il faisait sombre. C’était l’hiver donc il faisait froid. Des métros passaient… C’était un moment très émouvant. Il y avait quelques spectateurs, dont des membres de notre famille.
J.K. : Le public était assis sur le quai car la station ne pouvait pas accueillir beaucoup de monde. Avant l’invasion russe, nous aurions pu faire ça dans une grande salle pouvant accueillir des milliers de personnes. Mais ce lieu a malgré tout été un espace d’unité et de rassemblement pour tous ceux qui font ce qu’ils peuvent pour leur maison, leur vie, leur famille et l’Ukraine. Le plus important maintenant, pour tout le monde, est de surmonter cette situation et que la vie continue…
A.H. : Et de faire tout ce qu’on peut pour que la victoire et la paix arrivent le plus vite possible. Avant la présélection pour l’Eurovision, nous avons fait des concerts et récolté de l’argent pour acheter des voitures pour nos soldats, des talkie-walkies et d’autres choses dont ils ont besoin sur le champ de bataille. Tous les Ukrainiens font ça. Et l’aide apportée par les personnes à l’étranger signifie beaucoup pour nous. Après la victoire, j’espère que nous pourrons rencontrer tous ceux qui nous ont soutenus pour partager notre émotion avec eux.
L’Ukraine, qui a gagné en 2022 avec Kalush Orchestra, aurait dû organiser le concours qui est finalement accueilli par Liverpool à cause de la guerre. Est-ce difficile de ne pas pouvoir défendre ce titre devant son public ?
J.K. : Nous voulons juste faire la meilleure prestation et représenter notre pays du mieux possible. Peu importe le public, nous sommes justes contents de présenter quelque chose de nouveau sur la scène de l’Eurovision. Nous ne ressentons pas de pression. Nous avons notre propre objectif et tout le reste est secondaire.
Pas de pression non plus avec votre statut de favoris des bookmakers ?
A.H. : Nous nous concentrons avant tout sur nos répétitions et notre performance.
J.K. : Nous ne prêtons pas attention aux pronostics. Si les journalistes ne nous en parlaient pas, nous ne saurions même pas notre place dans le classement des parieurs. C’est probablement mieux de ne pas se concentrer là-dessus : il vaut mieux mettre son énergie sur autre chose. Se mettre une pression inutile n’a pas grand intérêt pour un artiste.
Vous ne pensez pas non plus aux 200 millions de téléspectateurs potentiels ?
A.H. : Si, nous y pensons à ça (rires) ! Nous sommes très excités à l’idée de leur montrer le fruit de notre travail et quelque chose qui vient d’Ukraine.
L’Eurovision peut changer une vie. Vous êtes-vous préparés à ça ?
J.K. : Oui, je suis sûr qu’après le concours, nous serons encore plus occupés que maintenant. Nous sommes prêts à relever le défi !
A.H. : Avant même l’Eurovision 2023, nous avions déjà d’importants concerts en Ukraine. Nous avons sorti un album baptisé Road (leur quatrième et dernier album studio en date, ndlr) qui a été écrit sur les routes. Nous avons donc décidé de faire une performance dans un lieu où les gens étaient en mouvement. Nous avons mis une scène au milieu d’un vélodrome et il y avait des milliers de personnes. C’était avant l’invasion russe… Nous devions aussi faire une tournée qui a été annulée à cause de la guerre.
Pauline Hohoadji