Martin Weill en reportage à Lagos (TMC) : “Il n’y a rien qui peut vous préparer à ça”

Publié le 28 février 2023 à 14:19
CHRISTOPHE CHEVALIN-TF1
INTERVIEW. Martin Weill se confie sur son nouveau reportage à ne pas manquer, "Lagos, quand les mégalopoles deviennent folles" diffusé ce mardi 28 février 2023 à 21h25 sur TMC.

Comment vous est venue l’idée de faire un reportage sur Lagos ?

Comme vous l’avez probablement vu, on a passé le cap des 8 milliards d’être humains sur Terre. On sera 10 milliers dans pas si longtemps que ça. On s’est posé la question de ce qu’on pouvait dire de cette démographie, de ce que cela signifie pour notre avenir.  Le monde va changer, car 40% de la population mondiale sera africaine d’ici la fin du siècle et Lagos sera la ville la plus peuplée. Donc elle s’est rapidement imposée, c’est intéressant pour nous de garder un oeil sur ce qui se passe là-bas. Elle concentre tous les problèmes liés à la surpopulation : éducation des enfants, taux de natalité, inégalités des niveaux de vie…

Quelle est la première chose qui vous a frappé en arrivant là-bas ?

Le bordel, pour être très franc ! (Rires) Vous sortez de l’aéroport, on vous a prévenus qu’il y allait avoir des bouchons, mais il n’y a rien qui peut vous préparer à ça… Ça fait relativiser le bordel qu’il y a à Paris ! (Rires) C’est le tournage où on a la plus de fois dû prendre notre téléphone pour dire : "Désolé, on va être en retard". Ce à quoi les gens nous répondaient quasi-systématiquement : "Ne vous inquiétez pas, c’est pareil pour moi" !

La séquence d’ouverture du documentaire est d’ailleurs filmée en plein milieu d’un embouteillage impressionnant…

Oui, on a vraiment l’impression d’une ville en surchauffe. L’autre chose qui surprend vraiment quand on arrive, c’est que les inégalités sautent aux yeux. Beaucoup de gens disent qu’à Lagos, ce n’est pas vraiment la pauvreté qui interpelle, mais au contraire l’extrême richesse de certains. C’est une ville qui concentre les plus grandes fortunes d’Afrique aujourd’hui, on ressent vraiment ce côté “Marche ou crève” très rapidement.

“Au Nigeria, quand tu es pauvre, tu n’es rien”, vous a dit un habitant. Vous l’avez constaté sur place ?

Tout à fait, notamment dans le plus grand bidonville sur pilotis du monde, Makoko. On voit effectivement une misère assez hallucinante et qui est d’autant plus mise en relief qu’à côté, d’autres ont fait des fortunes incroyables. On a une séquence dans une boîte de nuit qui réunit tous les clichés : des grands panneaux avec des dollars imprimés dessus, des bouteilles de champagne, des gens qui font pleuvoir des billets sur la piste… Et à côté, les deux tiers des habitants vivent avec moins d’un dollar par jour.

Au bidonville de Makoko, le travail des enfants est monnaie courante…

Il y a des enfants partout, et l’écrasante majorité d’entre eux est soit en train d’aider aux tâches ménagères, à réparer les filets de pêche ou à essayer de faire fumer le poisson. Cette image-là, on se l’est prise en pleine figure. Ce qui est intéressant, c’est les discussions qui en découlent. Les pères de famille expliquent qu’ils sont malheureusement obligés de faire travailler certains de leurs enfants pour pouvoir nourrir la famille. Mais il y a un changement de vision d’une génération à l’autre. Le père de Taiwo, le chef de Makoko, a eu 19 enfants et ne comprend pas pourquoi son fils Taiwo préfère en avoir 3 pour avoir les moyens de les envoyer à l’école.  Et il comprend encore moins que le petit journaliste qui débarque n’ait toujours pas d’enfant !

Dans le reportage, un intervenant explique que l’explosion des inégalités est typique des mégalopoles…

L’exode rural se poursuit et quand vous le couplez à un taux de natalité important, ça donne ce qui se passe à Lagos où il y a 300 000 à 500 000 personnes de plus par an. C’est l’équivalent d’une ville comme Montpellier ou Toulouse, c’est absolument gigantesque. Ajoutez à ça un manque d’infrastructures criant, on se retrouve forcément avec des problèmes. 

La chanteuse nigérienne Yemi Alade explique que les politiciens sont la source des problèmes du pays et ne pensent qu’à leur profit. Que disent les autres multi-millionaires ?

On en a discuté avec Ramos, un agent immobilier qu’on voit dans le documentaire. On sent bien au fil de l’interview que lui-même ne croit pas trop au projet éco-Atlantique. Ce que nous disent lui et Yemi Alade, c’est qu’il y a effectivement un vrai souci du côté politique et qu’un des gros problèmes de Lagos et du Nigeria vient d’en haut. De cette incapacité de créer des infrastructures qui permettent aux gens de se développer, de la corruption et du manque de sens commun de la part des dirigeants. 

Lors d’une séquence au marché, vous avez été contraints d’interrompre votre tournage à cause des Area Boys…

Quand vous sortez votre caméra là-bas, systématiquement, dans n’importe quel quartier où vous êtes, vous devez discuter avec les Area Boys. C’est vrai que c’est quelque chose que, moi, j’avais rarement vu, c’est établi dans tous les quartiers… Ce sont des groupes qui contrôlent certains quartiers et assurer la “sécurité”, entre guillemets, des commerçants en échange d’un peu d’argent. On a pu filmer certains d’entre eux qui disent : “On n’arrive pas à avoir de travail, l’État ne fait absolument rien pour nous, donc on se débrouille comme on peut”. La séquence est édifiante, on voit qu’ils ont mis en place un barrage de fortune sur la route. 

Vous évoquez également un autre sujet sensible de Lagos, celui des “déguerpissements”…

Cela arrive à des quartiers qui sont établis depuis un moment, et d’un coup, l’état décide de reprendre les terres sans reloger les habitants. Comme l’explique la rédactrice en cheffe-Afrique de Brut, Haby Niakaté, ce sont des choses qui arrivent ailleurs, mais quand ça arrive à Lagos, cela concerne des quartiers gigantesques. Le prochain qui est dans l’oeil du gouvernement, c’est Makoko (300 000 habitants et en constante expansion, ndlr). Faire déguerpir tout le monde à Makoko, c’est une opération d’une ampleur incroyable. Malheureusement, ça donne souvent lieu à des dérives. Ce sont des expulsions très violentes qui peuvent même se solder par des morts, comme le déguerpissent de 2007, par exemple, qu’on évoque dans le reportage.

Retrouvez le reportage de Martin Weill "Lagos, quand les mégalopoles deviennent folles" ce mardi 28 février 2023 à 21h25 sur TMC.

Propos recueillis par Hugo Mallais

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