Muets, comme anesthésiés par l’onde de choc provoquée par le terrifiant événement. Les silences en disent long sur l’ambiance qui règne dans cette salle de classe du collège du Bois-d’Aulne, à Conflans-Saint-Honorine, dans les Yvelines. C’est ici qu’enseignait Samuel Paty, sauvagement assassiné le 16 octobre 2020 devant l’établissement, pour avoir montré en cours les caricatures de Mahomet. Un an après, les élèves ont du mal à mettre des mots sur ce qu’ils ont vécu. Aussi, quand leur professeure de français tente, par le biais de l’étude du roman La Vague, de Todd Strasser, de leur faire comprendre le phénomène de meute, qui a conduit à la mort de l’enseignant, c’est un mur d’aphonie qui se dresse devant elle. « Ce ne sont pas des choses que vous avez pu vivre ? », lance-t-elle à ses élèves. Silence. « Est-ce que vous vous souvenez du cours de monsieur Paty ?, poursuit-elle. Le fameux cours qui a fait polémique. Est-ce qu’il y avait des débats entre les élèves à ce sujet ? » Yeux au ciel. « Ou est-ce que tout le monde était là à dire : “C’est grave ce qu’il a fait, c’est pas bien” ? » Regards volontairement hagards, lèvres mordues.
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« Qu’est-ce que vous ressentez aujourd’hui, par rapport à cette espèce de rumeur qu’il y a eu dans le collège et en dehors ? » Une élève lève la main : « J’ai trouvé excessive l’ampleur qu’a prise cette rumeur (le 7 octobre 2020, le père d’une élève, pourtant absente du cours de M. Paty, avait enjoint les internautes à se mobiliser contre lui via Facebook, ndlr). Mais je ne pouvais pas vraiment le dire puisque tout le monde était d’avis contraire… » « D’accord, répond le professeur, les mains serrées sur son menton. On se laisse donc emporter dans le mouvement collectif, parce que c’est plus facile d’être à l’intérieur qu’à l’extérieur, c’est sûr. Qu’est-ce que vous en pensez ? » Nouveaux silences.
La cloche, qui rejoue les cinq notes de la musique du film Rencontres du troisième type retentit. Fin du cours. « Ce n’est pas facile, glisse la professeure, touchée, elle aussi. On sent qu’il y a une gêne chez eux à en parler. […] Il y a beaucoup d’élèves qui ne veulent pas y repenser… » Cette séquence, capturée par la caméra de la journaliste Christine Tournadre, un an après l’assassinat, illustre à elle seule la difficile reconstruction des professeurs et des élèves.
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Pour parvenir à exorciser ces fêlures, le collège a fait venir des intervenants de l’Association française des victimes du terrorisme (AFVT) afin de mettre en place des bulles de paroles. « C’est parfois en échangeant que les élèves se sont rendu compte que cet attentat avait d’énormes conséquences sur leur vie, explique le professeur qui a remplacé M. Paty. J’ai un gamin que l’on n’entend pas si on ne va pas le chercher. Et il a simplement dit que le lendemain de l’attentat, il avait un examen de musique. Il faisait des percussions. Tout ce qu’il a réussi à ajouter, c’est que ses mains avaient tremblé. Et c’est tout. Je trouve qu’il avait dit beaucoup… »
Le Collège de monsieur Paty, mardi 17 octobre à 21h10 sur France 2