« Au départ, Emmanuelle Béart ne souhaitait pas se confier » : Comment l’actrice a réussi à briser le silence de l’inceste (Un silence si bruyant, M6)

Publié le 24 septembre 2023 à 8:10
Sylvie LANCRENON/M6
La comédienne évoque, pour la première fois, l’inceste dont elle a été victime entre ses 11 ans et ses 15 ans, dans un documentaire qu’elle coréalise avec Anastasia Mikova, et qui donne la parole à d’autres qui, comme elle, se sont tus trop longtemps.

L’ambiance est lourde à l’issue de la projection, chez M6, d’Un silence si bruyant, d’Emmanuelle Béart et Anastasia Mikova (photo). La quarantaine de journalistes venus visionner ce film sont mutiques, contrairement aux victimes qui, grâce à ce long docu-réalité, ne le sont plus. Norma, Joachim, Pascale et la fille de Sarah prennent enfin la parole pour hurler leur souffrance passée, actuelle et future. Ils ont 28, 38, 56 et 11 ans. Tous ont été broyés par l’horreur de l’inceste. Et tous disent, avec rage et pudeur, l’enfer qu’est devenue leur vie et comment la société doit tout faire pour protéger ses enfants des bourreaux trop souvent impunis (3 % seulement des plaintes pour viols et agressions sexuelles sur mineurs aboutissent à des condamnations). 

TOUT A COMMENCÉ PAR UNE RENCONTRE 

C’est lors d’une soirée chez une amie commune qu’Emmanuelle Béart croise le chemin d’Anastasia Mikova, cinéaste dont elle connaît bien le travail (Human et Woman, en collaboration avec Yann-Arthus Bertrand) : « Cela faisait à peine dix minutes que nous discutions, Emmanuelle et moi, quand elle m’a confié ce qui lui était arrivé enfant, explique Anastasia. Nous sortions du deuxième confinement, et moi d’une grossesse, et je n’avais pas prévu de refaire un film tout de suite. Mais il m’est apparu essentiel de collaborer avec Emmanuelle sur ce sujet. » Trois ans de travail ont été nécessaires pour fixer sur la pellicule les maux et les mots des quatre victimes mises en lumière dans le documentaire. Anastasia Mikova tient à préciser : « Ce n’est pas un film confession […] C’est avant tout un film choral et collectif. Si, au départ, Emmanuelle ne souhaitait pas apparaître à l’écran ni se confier […], sitôt le premier témoin rencontré (Norma, ndlr), elle a compris qu’elle ne pourrait pas faire autrement que d’unir sa parole à la leur. On était dans une telle intimité qu’elle ne pouvait plus rester derrière la caméra. » 

“CE DOC EST L’UNE DES PLUS BELLES CHOSES QUE J’AIE VUES” 

Présent également, lors de la projection, le juge Édouard Durand (magistrat spécialisé dans la protection de l’enfance), autre protagoniste du documentaire, qui a pris la parole : « En vingt ans de combat judiciaire et politique sur les violences faites aux enfants et sur l’inceste, c’est l’une des plus belles choses que j’aie vues de ma vie. Ce documentaire est dans l’exactitude absolue, autant dans les émotions que dans la réalité de ce que les victimes ont vécu et vivent. C’est ce que nous appelons, à la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, créée en 2021 et dont il est le président), “l’incommunicabilité” […] Ce film est un levier et un espoir très important […] Il y a des enfants en danger (160 000 enfants sont victimes d’inceste par an. Une fille sur cinq et un garçon sur douze) qui, après la diffusion du film, vont être mieux protégés […] Il y a 5,5 millions d’adultes, victimes d’inceste dans leur enfance, qui vont pouvoir se dire, comme ces témoins : “Je ne suis pas folle ou fou.” C’est le point de départ de la dignité humaine, et ce film le donne. C’est d’une générosité bluffante. » 

Un silence si bruyant, dimanche 24 septembre à 23h00 sur M6

Par
Adeline Quittot