Je suis : Céline Dion (Prime Video) : « Elle n’était pas malheureuse mais elle souffrait » nous confie la réalisatrice Irene Taylor

Publié le 24 juin 2024 à 8:58
Amazon MGM Studios
La réalisatrice Irene Taylor a passé plus d’un an, de début 2022 à début 2023, au côté de Céline Dion, pour filmer le documentaire « Je suis : Céline Dion », disponible le 25 juin sur Prime Video. Elle nous a accordés un long entretien.

Au départ, cela devait être un documentaire sur la vie et la carrière de la plus célèbre chanteuse du monde. Mais alors qu’elle était encore dans la phase de préproduction, la réalisatrice Irene Taylor a reçu un coup de fil de l’équipe de Céline Dion, lui disant que ses soucis de santé étaient plus sérieux que prévus, et qu’un diagnostic serait prochainement posé. Hors de question, pour Céline, comme pour Irene, d’abandonner le projet. C’est un tout nouveau film qu’elles allaient alors tourner ensemble. Un film que les fans de la chanteuse vont enfin pouvoir découvrir le 25 juin prochain sur Prime Video. Et c’est bouleversant. Irene Taylor nous en raconte les coulisses.

"Je voyais qu’elle était assez seule"

Ce documentaire est émotionnellement très difficile, et si beau à la fois. Comment vous sentiez-vous après chaque journée de tournage ?

Comment je me sentais après chaque journée ? Vous savez, je pense que certaines des choses qu’on aurait pu penser être difficiles, ne l’ont pas autant été que je le pensais. La partie la plus difficile était simplement que je faisais un film sur quelqu’un qui souffrait à la fois physiquement et psychiquement. Et donc je rentrais à la maison chaque soir, ressentant une sorte de tristesse parce que je voyais combien elle ressentait profondément les choses. Et je voyais que, elle qui est une une personne sociable, était assez seule. Alors oui, elle communiait avec ses enfants, ce qui était merveilleux à voir, ils étaient si heureux, elle était heureuse avec eux. Donc je ne dirais pas qu’elle était malheureuse, mais elle souffrait. Le plus difficile pour elle, je pense, c’était de se lever chaque jour en sachant qu’il y avait quelque chose qui se passait sans vraiment savoir. Avant qu’elle ne reçoive le diagnostic de sa maladie, elle se posait tant de questions. Et c’était très dur pour son corps de continuer jour après jour et de voir des médecins, surtout qu’en plus, elle voyageait pour le faire. Et voyager était difficile pour elle. Cela lui a coûté.

On ressent une grande solitude chez elle, c’est vrai. Vous attendiez-vous à ça d’une personne comme Céline Dion ?

Je n’avais pas beaucoup d’attentes. J’avais des attentes à propos de « Céline Dion, la mégastar mondiale », mais je ne la connaissais pas avant le tournage. Donc je n’avais pas beaucoup d’attentes. Et je pense qu’en tant que réalisatrice de documentaires, idéalement, c’est mieux si vous ne venez pas avec trop d’attentes, sinon vous faites un film basé sur ce que vous pensez de cette personne, alors que si vous êtes ouvert et honnête, si vous demandez à votre sujet d’être ouvert et honnête, vous devez aussi être prêt à ce qu’il soit différent de ce que vous pensiez. Donc je pensais peut-être qu’elle aurait comme un éclat autour d’elle, un éclat brillant. Et dès le premier jour, elle est arrivée, sans maquillage, les cheveux tirés en un simple chignon. Elle était désarmante. Et elle ne semblait pas non plus se protéger avec une quelconque armure qu’une équipe de gestionnaires, ou un maquilleur, aurait créée. Donc je n’étais pas surpris qu’elle se présente sans maquillage, mais j’étais rassurée. Car nous ne sommes pas habitués à voir des personnes publiques en pyjama.

"Elle a été très authentique pour quelqu’un de son envergure"

Quelle image aviez-vous de Céline Dion avant ce projet ?

Je dirais que la Céline Dion que je connaissais était quelqu’un avec qui j’avais en quelque sorte grandi en tant que femme. Nous avons à peu près le même âge. Mais je ne connaissais pas du tout la Céline « française », avec ses albums en français. Et c’est la musique avec laquelle j’ai probablement eu le plus de plaisir dans ce film parce que c’était comme si je découvrais un nouvel artiste dont j’ignorais l’existence. C’était vraiment plaisant. Je n’avais aucune idée de ce qu’elle représente pour les francophones. Pour en revenir à l’image que j’avais d’elle, quand la chanson du film Titanic est sortie, j’ai entendu un journaliste parler de cela comme de son « ère impériale ». À cette époque, moi je vivais pratiquement « hors-réseau », en Asie du Sud-Est, où j’étais guide de montagne. Donc je n’avais pas conscience de ce qu’elle était à ce moment-là. Et puis, quand je suis retournée aux États-Unis des années plus tard, j’entendais sa musique à la radio. Je chantais certaines de ses chansons. Elles me donnaient envie de baisser les fenêtres pendant que je conduisais et de chanter à tue-tête. Mais je ne connaissais pas vraiment son répertoire, pour être totalement honnête.

Elle doit être quelqu’un de bien différent à vos yeux aujourd’hui…

Maintenant, je comprends pourquoi elle est une superstar mondiale. Parce qu’elle a été très authentique pour quelqu’un de son envergure. Et justement, le thème de ce documentaire est qu’elle n’avait pas dit la vérité pendant de nombreuses années. Et cela pesait lourdement sur elle. Ce film représente beaucoup pour moi personnellement parce que même si elle s’était exprimée sur Instagram, il lui a permis de se débarrasser de ce mensonge.

Lorsque la production du film a été annoncée en 2021, elle n’avait pas encore été diagnostiquée. C’est arrivé pendant le tournage. Cela vous a-t-il poussée à changer votre angle ?

Vous savez, la maladie est la maladie, surtout quand vous regardez quelqu’un ressentir le stress physique. C’est une maladie. Et donc, que ce soit le cancer avec un grand C ou une maladie auto-immune invisible que les médecins ne peuvent soigner, la souffrance est la souffrance. Cependant, quand elle a reçu le diagnostic, l’ironie de tout cela était tellement dévastatrice pour moi. Je la connaissais alors depuis environ un an. J’étais comme, wow, elle est vraiment une interprète unique. Elle est unique. Et puis, littéralement, le médecin lui a dit : « c’est une maladie qu’une personne sur un million attrape. ». Faites le calcul. Quelles sont les chances qu’une interprète unique attrape une maladie unique ? L’ironie de tout cela était… indescriptible.

Comment avez-vous trouvé le moyen de garder une certaine distance ?

D’être suffisamment proche d’elle, mais pas trop proche non plus pour ne pas être trop impliquée émotionnellement en tant que réalisatrice ?  Eh bien, et je le dis littéralement et aussi figurativement, je n’ai pas pleuré avec elle. Vous savez, elle a beaucoup pleuré et qui pourrait la blâmer ? Si j’étais à sa place, je pense que j’aurais été pareil. Mais j’ai fait des films qui sont très tristes par moments. Et je pense que j’essaie toujours de garder mon esprit un peu détaché parce que vous faites un film avec votre cerveau, votre intellect, votre cœur, et puis vos tripes. Et si vous êtes seulement dans « le cœur », le film est trop vaporeux. Il n’a pas de forme et devient un déversement d’émotion.

"J’entendais dans mes écouteurs ses gémissements de détresse"

Même pour cette scène terrible où Céline a une crise de spasmes ? C’est très dur à regarder, alors à filmer… Comment cela s’est-il passé ?

Oui, c’est un excellent exemple de moment où je n’étais pas dans « le cœur », sauf dans les 30 premières secondes où je me disais : "Oh mon Dieu, Céline, que se passe-t-il ?" Et j’ai tellement eu d’empathie pour elle. Ce jour-là, j’étais au son également, et j’entendais dans mes écouteurs ses gémissements de détresse. A ce moment-là, je parlais avec mon cœur, je réfléchissais avec mon cœur. Mais ensuite, mon intellect et mes tripes ont pris le relais. Ils m’ont dit : "Continue. Parce que Céline ne sait même pas ce qui lui arrive. Elle n’est pas consciente une grande partie du temps quand cela lui arrive, ou alors elle est consciente, mais elle n’est pas en train de se regarder endurer cela. Donc, tu dois documenter cela. Tu as ce bel équipement, le bon objectif. Tu es coincée dans le coin de cette pièce. Tu continues. » C’est ce que mon cerveau m’a dit. Et aussi : « Son manager est au téléphone avec le médecin. Le kinésithérapeute est avec elle. Le garde du corps est là pour s’assurer qu’elle ne tombe pas de la table. Ils n’ont pas besoin de toi. Tout ce que tu dois faire, c’est ce que Céline veut que tu fasses. Elle veut que je filme cela. » Je le savais parce que nous tournions ensemble depuis si longtemps. Et elle m’avait dit, : « ne me demande jamais si tu peux filmer quelque chose, filme-le simplement. Et nous en parlerons plus tard si c’est un problème. »  Donc c’est ce que j’ai fait.

Il y a beaucoup d’archives vidéo de Céline aussi. Dont une où elle joue la "Sonate au clair de lune" (Moonlight Sonata) de Beethoven, qui est aussi le titre de votre précédent documentaire, sur un sujet qui vous tient à cœur personnellement, la surdité de vos parents et de votre fils… 

(Elle sourit) Absolument. Quand j’ai vu cette séquence d’une minute parmi les 800 heures d’archives que l’équipe de Céline a mis à ma disposition… J’ai eu le souffle coupé. Cette composition de Beethoven signifie beaucoup pour moi et pour ma famille. A la première de « Je suis : Céline Dion » à New York, j’étais assise à côté de mon fils. Et à ce moment-là, il a tendu la main, l’a posée sur ma jambe et a dit, "Je t’aime, maman." (elle est émue).

Avez-vous fait un parallèle entre ce film et celui sur Céline ?

Oui, il y a un thème similaire. Vous savez, Céline a maintenant ce que nous appelons un handicap. Le thème de "Moonlight Sonata" était qu’un handicap ne doit pas nécessairement pour enlever quelque chose. Cela peut en fait devenir un super pouvoir. Donc Céline n’a pas dit son dernier mot non plus. Je ne sais pas quelle sera la prochaine étape pour elle, mais je pense que cela va être plus fort. Je le crois vraiment. Je le crois dans mon cœur de mère d’un enfant handicapé, de fille de deux parents handicapés. Je le crois vraiment.

Par
Jérémy Parayre