Qu’est-ce qui vous a plu dans ce rôle ?
J’étais déjà très honorée qu’on me propose un premier rôle de série ; c’est la première fois. En lisant le scénario, j’ai aimé ce personnage de Louison mais aussi la série dans sa globalité. Les situations qui révèlent l’absurdité de notre monde et le fait que Louison fasse rire mais aussi pleurer étaient du pain béni à jouer. Je ne me voyais pas refuser un tel rôle.
Vous êtes-vous posée la question de la légitimité ?
Je me suis en effet beaucoup interrogée même si, pour être complètement honnête, la première question majeure pour moi a été la nudité. Je devais jouer nue dans une scène mais je ne le suis pas totalement au final. Et je n’ai même pas eu à le négocier ! Lola Roqueplo, la réalisatrice, m’a demandé si j’étais à l’aise et je ne l’étais pas. Il y a vraiment eu après la question de la légitimité d’incarner une personne autiste alors que je ne le suis pas. Est-ce que je peux me placer en représentante ? Mais l’écriture a été chapeautée et analysée par Julie Dachez, qui présente des TSA et qui est une référente sur l’autisme. Je me suis dit qu’au moins, ce que j’allais jouer n’était ni malveillant ni caricatural mais proche d’une réalité. J’y suis allée avec une proposition de jeu la plus sincère possible et j’espère qu’elle n’offensera pas. Cette question ne m’appartient plus. D’autres personnes me diront si j’étais légitime ou non de jouer comme ça. Je pense que les avis seront partagés.
C’est une question difficile…
Je comprends la question de la représentation, elle est d’ailleurs très présente pour la transidentité. Certains militants demandent à ce que les personnes transgenres soient jouées par des acteurs qui le sont vraiment. Pour l’autisme, et c’est aussi pour ça que je me suis moins posée la question de la légitimité, je suis le résultat d’un compromis logistique et économique. Aspergirl est une série à petit budget, le rythme de tournage était donc intense. La production a pu s’adapter lors des scènes tournées avec les comédiens présentant des TSA : la lumière était réduite tout comme l’équipe, nous chuchotions sur le plateau et nous faisions des demi-journées de tournage. Mais ces adaptations demandent du temps et nous en avons peu sur des séries avec cette logique d’économie. Lola le dit d’ailleurs : si elle avait travaillé sur un long métrage et pas cette série-là, elle aurait peut-être pris le temps de caster d’autres comédiennes autistes. Là, il y a le côté pratique : Ferroni, on peut la faire cravacher et la rentabiliser, peu importe son humeur, on va la lessiver (rires) !
Et pour Carel Brown ?
Lola ne souhaitait pas non plus maltraiter les comédiens, c’est pour ça que Guilhem est incarné par Carel Brown. La production s’est rapprochée d’associations de personnes autistes et les parents ont fait savoir que le contexte de tournage pouvait être maltraitant pour un enfant autiste. Le pousser dans son jeu ne serait pas agréable pour lui.
Comment s’est passé le tournage avec Carel qui a d’ailleurs eu le prix d’interprétation masculine dans la compétition française à Séries Mania 2023 ?
Nous avons commencé le tournage par une scène de proximité, dans une cabane en carton. Nous avons directement été propulsés dans une intimité mère/fils, ce qui a été très profitable pour la série. Pendant le mois et demi de tournage, toute l’équipe était logée dans un appart-hôtel : avec la vraie maman de Carel, nous nous croisons tous les matins au petit déjeuner. Nous avions donc des moments pour parler de notre "fils"(rires).
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Était-ce difficile pour lui d’incarner un tel rôle ?
C’est amusant mais avec Carel, nous nous sommes rendu compte au fur et à mesure qu’on jouait, qu’on ressemblait à nos personnages dans la vie. Nous parlions comme eux. Carel n’a pas eu de difficultés à se laisser guider dans le jeu. Il avait une super coach enfant qui l’a briefé sur l’apprentissage du texte mais aussi sur le jeu. Même s’ils peuvent être sensibles au regard qu’on porte sur eux, les enfants ont un grand lâcher-prise. Sa seule réticence était la même que la mienne : embrasser quelqu’un.
Que dit la série de la société d’aujourd’hui et de la place laissée aux personnes présentant des TSA ?
Que ce sont davantage les personnes qui s’adaptent à la société que l’inverse. Comme le disent les comédiens autistes, ils portent un masque au quotidien. L’effort vient davantage d’eux alors que les adaptations de la société sont bénéfiques pour tout le monde. Tourner en équipe réduite et en silence pendant deux jours dans le centre pour autistes a bénéficié à tout le monde, même nous. Si la série peut véhiculer ce message-là…
Judith Godinot, la coscénariste avec Hadrien Cousin, a confié lors de Séries Mania 2023 "qu’une forme d’atypie dans nos vies rend plus heureux"…
En tout cas une forme d’audace et de liberté. Louison a une grande liberté de parole et d’action et elle ne le fait pas par provocation mais parce qu’elle ne se laisse pas enfermée dans le moule social qui veut qu’elle ne fasse pas certaines choses. On devrait tous pouvoir exprimer notre différence en se sentant accueillis.
Comment choisissez-vous vos rôles ?
Mes choix sont guidés par ce qu’on me propose (rires). J’ai quand même refusé quelques projets. Ceux que je conserve parle de questions sociales assez fortes comme la violence conjugale (A la folie sur M6), de pédopsychiatrie (Mental sur France TV Slash), d’handicap (Handicops sur France.tv)… On me dit que je deviens spécialiste. Ce n’est pas voulu même si ça m’intéresse particulièrement. Je ne me dirige pas spécifiquement vers ces projets, ce sont eux qui viennent à moi sans que je sache pourquoi. L’humour potache m’irait aussi. Je refuse les fictions qui, rien qu’en lisant, me fatiguent déjà. Comme un rôle de femme nymphomane, hystérique ou voulant faire en sorte que son mec se range et devienne responsable. Je me dis : "On en est encore là ?". Je dis non lorsque le projet est pour moi vraiment en retard comparé à ce que je défends dans la vie. Le patriarcat est déjà bien représenté dans la société, il n’a pas besoin qu’on l’intègre dans une fiction.
Pauline Hohoadji