Il ressort du premier épisode, sur la rencontre des héros à l’adolescence, une grande douceur. Est-ce ce que vous vouliez faire ressentir au public ?
Oui et je voulais aussi faire un vibrant hommage aux fictions des années 1990 qui m’ont bercé à cette époque-là et qui mettaient au centre des jeunes filles, comme L’Effrontée de Claude Miller, Noce Blanche de Jean-Claude Brisseau ou encore mon film culte, À nos amours de Pialat avec la jeune Sandrine Bonnaire. Ma sœur, qui a trois ans de plus que moi, était là lors de l’avant-première au Festival de la Fiction 2025. Je n’ai pas osé lui dire mais cette adolescente de 15 ans lui ressemble. C’est un peu la star de ma petite ville du Limousin. Quand on a un petit frère, on vit à travers ses yeux. Cet épisode, c’est ce que j’ai pu observer plus jeune.
Quelle a été sa réaction en voyant la série ?
Dans la famille, on est très pudiques… Le fait même qu’elle soit là, c’était important pour elle. Je joue, dans la série, le père de famille alors qu’on a perdu le nôtre il y a deux ans. Ça a été un peu un choc pour elle car je vieillis… J’ai souvent parlé des femmes de ma vie, mais rarement du père. Ce n’était pas conscient mais là, mon père est par là, donc ça l’a beaucoup touchée.
Est-ce la raison pour laquelle vous avez refusé, au départ, de jouer le père de Camille ?
Peut-être… Mais le cinéma français ne m’avait jamais vraiment donné ça et j’ai vu en Massimo non seulement un père mais un couple aussi. Géraldine Pailhas (la mère de Camille à l’écran ndlr) était ma femme de rêve
La scène du bar dans ce premier épisode, avec cette chanson Désir désir, est "fondatrice" de la série selon Lucas Bravo. Comment l’avez-vous imaginée ?
C’est la naissance du désir et je voulais que mon regard soit au milieu. Il y a une triangulation du regard avec ces deux garçons qui regardent le même objet sans vouloir le dire à l’autre. C’est la naissance de quelque chose qui va les suivre sur plus de 30 ans de leur vie. Je voulais vraiment être dans le regard, c’est pour ça qu’il y a très rapidement un passage caméra sur les yeux. Ce n’est pas rien de titiller ça chez l’acteur, de l’emmener vers les yeux de l’amour. Je vois souvent des acteurs, quand ils disent "je t’aime" dans un film, ils veulent dire "je m’aime". J’ai essayé de faire comprendre à ces jeunes acteurs qu’il n’y avait pas de "je" et ils l’ont divinement fait. Ils ont ouvert quelque chose pour restituer cet amour-là. Il y a une sensation pas si légère que ça quand on aime à cet âge-là. Il y a un sentiment presque tragique. J’ai voulu avoir les deux. Et cette chanson, c’est pour moi la beauté des ritournelles. C’est assez beau, des gens sont venus me voir en me disant qu’ils se sont rendu compte qu’ils la connaissaient par cœur. Et ces paroles… C’est la chanson idéale !
Vous avez sorti en 2023 un disque, La Porcelaine de Limoges. Cette expérience a-t-elle changé quelque chose dans votre manière de mettre de la musique dans vos films ?
Je n’y ai pas vraiment réfléchi mais c’est une bonne question car il y a effectivement un lien. Ça a changé des choses car j’ai beaucoup appris en tant qu’interprète. L’art de la chanson, qui est d’écrire un texte qui doit rentrer non pas en 4 heures de série mais en 3 minutes, c’est magnifique. La musique apprend une immédiateté de l’émotion. Moi, je peux être très impudique mais j’ai aussi beaucoup de pudeur et je me protège beaucoup. La voix me met dans un état de grande nudité parce qu’on ne peut pas jouer à être chanteur, on chante.
Nicolas Maury se confie sur sa belle collaboration avec Adrien Gallo des BB Brunes
La musique des Saisons a été composée par Adrien Gallo (du groupe BB Bunes) avant même le tournage…
C’est un peu ma marque de fabrique. Nous avions fait pareil avec Olivier Marguerit pour Garçon chiffon. Je finissais d’ailleurs le film en chantant un titre, il fallait bien l’écrire avant. Là, je suis allé encore plus loin avec Adrien. Dès l’écriture, alors même qu’il n’y avait pas de version définitive des scénarios, je lui ai demandé plusieurs thèmes pour chaque personnage pour pouvoir, à un moment, commencer à les tresser comme à l’opéra. Je voulais que du Camille vienne sur du Martin… Ma rencontre avec Adrien, ça a été l’inverse. Mon prochain album, ce sera tout du Adrien. C’est en faisant cet album que j’ai eu l’idée lui demander pour Les Saisons alors qu’il n’avait jamais fait de musique de film. Mais j’étais tellement heureux d’avoir trouvé mon frère. J’espère que notre duo va continuer et que, pourquoi pas un jour, on écrire carrément ensemble des chansons.
Il faut une certaine confiance pour confier un projet aussi personnel à quelqu’un, non ?
Oui, mais je ressens beaucoup les choses. Et il y a quand même des évidences. Quand on entend des chansons de quelqu’un et qu’elles parlent directement à votre âme et que cette personne, qui a entendu votre album, vous appelle, on se dit qu’il faut savoir écouter les signes de la vie. C’est beau de laisser entrer quelqu’un sans faire ses preuves. Aujourd’hui, il faut tout le temps faire ses preuves. "T’as fait quoi avant ?" Je sais que maintenant, je ferai de plus en plus attention à chaque personne invitée et accueillie dans l’équipe. Je n’aime pas les gens qui se sentent sur le carreau car ça peut me perturber. Il faut un désir commun.
On sent beaucoup d’amour entre vous et vos acteurs…
Oui, ça me touche beaucoup. Il y a eu, à La Rochelle, beaucoup de regards, de gestes… Il me parlait un peu comme un enfant malade des fois. Vous voyez ce que je veux dire ? J’étais là : "Bon ça va, je suis quand même fort". Mais c’était très beau. J’ai vraiment été touché.
Lucas Bravo dit que cette série a révélé et réparé des choses chez lui….
C’est beau… J’ai peut-être été un catalyseur. C’est beau de m’avoir laissé entrer ainsi. Ce n’était pas simple. Ce n’est pas le monde des Bisounours. Ce fut dur avec lui mais en contrepartie, notre rencontre intime a été tellement belle. J’ai voulu recueillir quelque chose de lui qui était cassé. J’ai rencontré sa mère quelques mois plus tard. Elle m’a dit qu’elle pensait que ça avait changé quelque chose en lui.
Vous dites que ce fut difficile parce qu’il a fallu le bousculer pour qu’il se répare ?
Non, il a fallu accueillir ce qu’il était, sans le juger et c’était dur…
Qu’est-ce que la série dit de l’homme ?
Je laisse ces hommes s’aimer avec toutes leurs contradictions, leur hétérogénéité. Je les laisse se perdre, avoir des sentiments ignobles, non nobles. Et je les laisse avoir cette chorégraphie de la vie, se déchirer : la jalousie, l’amitié… C’est un des chapitres les plus passionnants de la vie d’un homme. On surcharge un peu trop l’amour depuis des années. Je vous dis ça alors que je suis un grand amoureux. Là, j’ai eu envie de m’approcher des hommes comme s’ils étaient des oiseaux rares que je ne connaissais pas. Ce n’est pas lié à la sexualité mais depuis quelques années les hommes… (il cherche ses mots) C’est drôle mais je n’arrive même pas à vous le dire ! Mais ce sera le sujet de mon prochain film qui est déjà écrit. Je m’interroge sur ce qu’on s’offre entre hommes. J’ai entendu des choses sur les femmes et les hommes que je ne vois dans aucun livre ou aucun film en ce moment.
Le triangle amoureux a beaucoup été traité en fiction. Quelle couleur avez-vous voulu donner au vôtre ?
J’ai voulu le rendre pas très triangle (rires). Il y a souvent une personne au milieu dont le cœur balance entre les deux. Mettre un homme qui hésite entre deux femmes, ce ne serait pas très faisable. Donc pourquoi une femme tout d’un coup ? Lorsque je suis arrivé dans le projet, c’était comme ça dans le scénario originel. Il y avait Camille, cette femme entre deux hommes : celui qui rassure et celui qui ne rassure pas. J’ai prévenu que je ne ferais pas ça avec un homme donc pourquoi le faire avec une femme ? Il n’y aura jamais d’homme rendu objet, comme je ne veux pas qu’il y ait de femmes devenues objets. Je voulais qu’il y ait une démocratie dans ce triangle, une rondeur et pas un système pyramidal. Oxygéner ce triangle amoureux et amical n’a pas été si facile à faire. Trouver un homme et lui dire oui pour toute la vie… J’aimerais trouver mon mari mais je vois trop de couples qui se déchirent parce qu’ils se sont promis quelque chose qui est très friable et déjà entamé. Comme on dit, toute attente est par définition toujours déçue. Donc, il ne vaut mieux pas attendre grand-chose en même temps si on n’attend rien on n’aura rien. Il va falloir des grandes ambitions.
Comment avez-vous trouvé Sam Chemoul, qui incarne le petit frère de Camille et qui vous ressemble beaucoup !
Il est hallucinant ! Il pourrait vraiment être mon fils (rires). Je suis rarement absent lors des essais des comédiens. Mais là, je travaillais à Nice à l’époque et la directrice de casting m’a dit : "Je t’envoie une vidéo, accroche-toi !" Et là, énorme problème. Je me suis dit qu’il pourrait être mon gosse. Il a la voix et quelque chose dans le jeu… J’apprends ensuite que je suis un acteur qu’il aime. Putain, le coup de vieux ! Mais quand je vois ce garçon… Je l’ai accueilli et adopté.
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Avez-vous testé les acteurs ensemble pour voir leur alchimie ?
Non, c’est comme un jeu de construction. Géraldine Pailhas, c’était un rêve de tourner avec elle. C’est une actrice un peu absolue pour moi. Le rôle de Camille a été long à trouver mais Stéphane Caillard a été rapidement une évidence. Ça a été encore plus long pour le personnage de Camille adolescente (Marysole Fertard) parce que je demandais à une fille de 15 ans de jouer quelque chose sur le désir. C’était difficile pour moi. Et je me rends compte qu’à 15 ans, on peut être encore un bébé. Lucas a été une évidence… Abraham Wapler aussi. Je l’ai rencontré en soirée et je ne savais pas qu’il était acteur. En regardant des essais, je me suis mis à rougir parce que c’était lui. J’ai demandé qui était cette personne que je connaissais. J’ai appelé Abraham et on s’est vus. C’était tellement clair pour moi qu’il était Martin que j’ai oublié de le prévenir qu’il avait le rôle ! Donc j’ai laissé passer du temps et lorsque je lui ai demandé s’il était content, il m’a répondu "content de quoi ?" (rires). C’est difficile de créer des couples de cinéma. Ce n’est pas que physique, il faut aussi que ce soit possible. Je suis très sensible à ça, à l’atmosphère dans une pièce, aux personnes. Je n’aime pas la séduction chez les acteurs. Je ne juge pas mais les tablées d’acteurs me lassent. Je pourrais écrire sur un acteur dans les festivals. Il rigole fort, il va aux toilettes pour se repeigner sans le montrer… C’est normal, c’est un métier où on veut plaisir. Mais ce n’est dans cette direction là qu’on travaille.
Vous cherchez la sincérité…
Oui mais j’essaie de ne pas la demander comme un dictateur. "Sois sincère, sois sincère !" (rires)
Tout comme dans Les Saisons, votre album La Porcelaine de Limoges parle d’amour. Déclinerez-vous ce thème dans votre prochain disque ?
Il sera beaucoup plus heureux, vous verrez ! J’ai envie de redonner du printemps dans tout ça. La mélancolie, ce n’est pas une zone tragique chez moi mais une seconde nature. On a 8 chansons et on ne l’a pas encore montré à quelqu’un. On aimerait en avoir 4 ou 5 de plus.
Vous avez repris récemment le rôle d’Hervé pour le film Dix pour cent de Netflix. Rempiler, c’était une évidence pour vous ?
Très sincèrement non. Je me suis posé des questions, pas forcément les bonnes. Parfois, et c’est mon grand truc, je peux vraiment compliquer les choses. Ça fait toujours peur et en même temps, il y a une émotion profonde même si nous sommes très pudiques. Dix pour cent, ça nous a portés mais ça ne nous appartient plus vraiment, ça appartient aux autres et ils en redemandent, c’est beau. On ne peut pas être sourd à leur désir. Hervé m’a apporté beaucoup d’émotion de la part du public. Une New-Yorkaise m’a dit que peu avant sa mort, son mari, atteint d’un cancer, était fou d’Hervé. Il faut être à la hauteur de tout ça, c’est beaucoup de pression. Et lorsqu’il y a un film tiré d’une série, c’est rarement réussi… Il faut donc que ce film Dix pour cent devienne une évidence, que le public nous retrouve comme des anciens amis ou des membres de leur famille.
Avez-vous peur de décevoir ?
Il ne faut pas avoir peur car cette dernière n’évite pas le danger. On a un scénario béton, une réalisatrice en or (Émilie Noblet, ndlr) et des talents pas mauvais (rires) ! On ne veut pas décevoir mais il y aura de toute façon quelqu’un pour vous trouver génial et d’autres à chier (rires) !