Maryse Burgot : « C’est impossible d’évoquer mon métier de grand reporter sans parler de ma prise d’otage »

Mis à jour le 8 janvier 2026 à 17:33
Abaca
Depuis 35 ans, Maryse Burgot parcourt le monde "au gré" des conflits. Dans son autobiographie Loin de chez moi (aux éditions Fayard, qui sort mercredi), peuplée de rencontres, elle raconte l’humain derrière la guerre et livre des souvenirs qui font froid dans le dos. 

Comment passe-t-on de fille d’agriculteurs bretons à reporter de guerre ? 

Maryse Burgot. Ce n’était pas évident du tout puisque autour de moi, il n’y avait aucun journaliste, évidemment, et même aucun professeur. C’était un monde très agricole, je ne me projetais pas. Je n’avais pas de livres autour de moi, ce n’était pas un milieu intellectuel. J’avais la chance de ne pas être trop mauvaise élève, j’ai connu, petit à petit, le goût de la lecture et l’envie d’apprendre. En revanche, mes parents sont des gens qui ont énormément travaillé toute leur vie, qui n’ont jamais pris de vacances et qui ont une retraite très petite. C’est une grande injustice. Il me manquait donc quelque chose pour aborder des écoles de journalisme et le monde parisien. Ça n’a pas été facile, mais possible, oui. C’est aussi pour cette raison que j’ai écrit ce livre. C’est un message pour la jeune génération. Même si on a le sentiment de ne pas être né tout à fait au bon endroit, qu’on a moins de chance que les autres, on peut y arriver. 

Qu’est-ce que vos racines vous ont apporté tout au long de votre parcours ? 

Une grande force de travail. Je suis une bosseuse. Et je ne renonce que très rarement. Je suis très résistante aussi. Je mesure 1,60 m, je suis une espèce de petit moineau mais je suis capable d’écraser des mecs d’1m90 ! (Rires). Je suis très persévérante, comme mes parents l’ont été. 

Dès le début du livre, vous abordez la prise d’otage dont vous avez été victime aux Philippines en 2000. Est-ce que le traumatisme est toujours présent ? 

Quand vous avez vécu une expérience comme celle-là, vous l’avez en vous pour toujours. Moi, je l’ai enfermée dans une boite, je l’ai empêchée de me nuire dès mon retour en France. Mais c’est une blessure, une cicatrice. J’avais pensé ne pas en parler dans mon livre mais cela aurait été malhonnête de ma part. C’est impossible d’évoquer ce métier sans dire les choses telles qu’elles sont. Cette prise d’otages aurait pu me briser, mais non, bien au contraire. Maintenant, c’est ma force parce que je l’ai domptée au fil du temps, en n’en parlant que très peu. Quand je suis rentrée à la rédaction, je ne voulais pas qu’on me traite comme une petite chose ,je leur ai dit : "Maintenant, vous allez oublier que j’ai été otage et puis on va faire comme avant"

Vous parlez "d’expériences humiliantes"…

Oui. C’est très humiliant d’être privée de sa liberté, laissée au pied d’un arbre dans la jungle, entourée de combattants plus débiles les uns que les autres. Vous êtes exposée comme un objet de curiosité. 

Vous racontez que vous avez des rituels après chaque reportage et retour à la maison. C’est une manière de vous reconnecter au quotidien ?

Aussi fou que cela puisse paraître, je suis casanière. Je passe ma vie en voyage, mais j’aime être chez moi. J’adore ma maison et mon jardin. Quand je suis partie pendant un mois, je suis contente de les retrouver, je me sens bien, et j’ai besoin de faire toutes ces choses quotidiennes : les machines à laver, le jardinage, le ménage… C’est un peu obsessionnel. Les enfants trouvent que j’exagère mais ça me fait un bien fou. 

Quand vous êtes dans un pays en guerre, tout vous ramène toujours à vos deux fils… 

Tout le temps, oui. Qu’est-ce qu’il y a de plus chers, de plus importants que ses enfants ? Je ne peux pas m’en empêcher, ils sont tout le temps dans mes pensées. Ils sont mon socle.

Il y a une anecdote formidable dans votre livre, quand l’un de vos fils vous appelle alors que vous êtes en plein reportage en Ukraine…

Oui, pour la cuisson du riz ! A ce moment-là, il n’est pas question que je lui dise "Non, mais tu ne sais pas où je suis, là ? Je viens d’échapper à la mort !". Non, je lui réponds "alors, tu fais comme ci, comme ça…" Je refuse de les encombrer avec ma guerre, j’ai appris à ne leur transmettre aucun stress.

C’est le point commun de tous les reporters de guerre…

Et je le comprends. Quand je pars, j’ai une banane jusque-là, je leur dis que ça va être très cool. Aujourd’hui, ils ont 20 et 23 ans, mais ils ont toujours été hyper confiants. Ils ne m’ont jamais dit "arrête de faire ça, c’est trop dangereux". Jamais. Personne de mon entourage, d’ailleurs. 

Votre livre est peuplé de rencontres, autant que de souvenirs. Ça fait aussi partie du métier de se rappeler de ces gens que vous avez croisés ?

Oui. Svetlana, mère courage dans les profondeurs du métro de Kharkiv, Jerry la France, petit garçon mourant sur le bord du trottoir en Haïti, Katarina, vieille dame d’Izioum qui sauve un soldat ukrainien… C’est vraiment profond et fort de retrouver tous ces personnages, de me replonger dans leurs histoires. Quelle chance extraordinaire d’avoir fait tout ça, quelle richesse…

Est-ce que vous avez encore foi en l’humain et l’humanité ? 

Je rentre de cinq semaines en Israël et je dois dire que c’est une mission à la fois passionnante et difficile… J’ai réalisé des sujets sur l’anniversaire des massacres du 7 octobre, sur Gaza, sous les bombes. J’ai fait des sujets sur le Hezbollah, sur les frappes contre le Liban. Bref, le monde devient fou au Moyen-Orient. Et j’en suis très inquiète. Je ne sais plus où l’on va…. C’est incroyable que la communauté internationale soit tellement impuissante. Il n’y a aucun dirigeant dans le monde qui réussisse à parler à Netanyahou, à contraindre le Hamas à négocier. Pourquoi on n’y arrive pas ? Comment est-ce possible ? Moi, je refuse de prendre parti dans ce conflit. Dès que je fais un sujet sur les attaques du 7 octobre, je suis accusée d’être pro-Israël. Quand je fais un reportage sur Gaza, je suis accusée d’être pro-Palestine, alors que je ne suis pro rien ! Je relate les faits des deux côtés et je laisse aux gens le soin de se faire leur propre opinion.

Vos enfants ont-ils lu votre livre ?

Oui, ils l’ont beaucoup aimé. Mon plus jeune fils veut devenir journaliste, grand reporter, aller dans les zones de guerre. Il a 20 ans. Je lui souhaite de réussir. Et je ne dirai jamais que j’ai peurpour lui, bien sûr que non. J’ai confiance en lui comme il a confiance en moi. Il a encore un petit peu de chemin à faire mais c’est un bosseur. Je crois qu’il va y arriver.

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