La mort de Jean Pormanove, connu sous le pseudonyme de JP, continue de provoquer une onde de choc bien au-delà de la sphère du streaming. Dans la nuit du 17 au 18 août 2025, le vidéaste de 46 ans, Raphaël Graven de son vrai nom, s’est effondré alors qu’il participait à un marathon de dix jours diffusé en direct sur la plateforme Kick. Le drame s’est déroulé à Contes, près de Nice, sous les yeux de deux autres streamers, Safine et Naruto, membres du collectif Lelokal.
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Onde de choc après la mort de Jean Pormanove
Très vite, les images de cette diffusion ont envahi les réseaux sociaux, alimentant une polémique massive. Internautes et observateurs ont évoqué un enchaînement de pratiques à risque : privation de sommeil, consommation supposée de substances toxiques, voire violences physiques… Une séquence en particulier a cristallisé l’indignation, on y voit les co-streamers tenter de réveiller JP en lui lançant une bouteille en plastique, une scène jugée choquante par de nombreux spectateurs et perçue comme une forme de maltraitance.
Face à l’ampleur des réactions, le parquet de Nice a rapidement ouvert une enquête et ordonné une autopsie afin d’éclaircir les circonstances exactes du décès. Le collectif Lelokal se retrouvait une nouvelle fois sous les projecteurs judiciaires. Déjà, l’année précédente, il avait été visé par des poursuites pour "provocation publique […] à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur handicap", "violences volontaires en réunion sur personnes vulnérables" et "diffusion d’enregistrement d’images relatives à la commission d’infractions". En décembre, une enquête de Mediapart avait également mis en lumière les humiliations et sévices que JP aurait subis lors de précédents streams.
La plateforme Kick réagit
Sous pression, Kick a réagi publiquement quelques jours après le drame. Dans un communiqué, la plateforme a déclaré : "Nous sommes profondément attristés par la disparition de Jean Pormanove et adressons nos sincères condoléances à sa famille, à ses amis et à sa communauté. Tous les co-streamers ayant participé à cette diffusion en direct ont été bannis dans l’attente de l’enquête en cours". L’entreprise a également annoncé une réorganisation de ses activités en France : "Nous nous engageons à collaborer pleinement avec les autorités dans le cadre de ce processus. En outre, nous avons mis fin à notre collaboration avec l’ancienne agence française de réseaux sociaux et entreprenons une révision complète de notre contenu en français".
Mais l’affaire a rapidement pris une dimension judiciaire nationale. Le lundi 25 août, soit une semaine après le décès, la procureure de la République de Paris, Laure Beccuau, a annoncé l’ouverture d’une enquête préliminaire visant directement la société australienne. Dans un communiqué diffusé le lendemain, le parquet précise que la procédure est engagée "du chef de fourniture en bande organisée de plateforme en ligne illicite". Les autorités cherchent notamment à établir si Kick "fournissait en connaissance de cause, des services illicites, notamment par la diffusion de vidéos d’atteintes volontaires à l’intégrité de la personne".
Les investigations portent aussi sur le respect, par la plateforme, de ses obligations européennes, en particulier celles du règlement sur les services numériques, qui impose de signaler aux autorités les risques d’atteinte à la vie ou à la sécurité des personnes. En parallèle, la ministre déléguée chargée du Numérique, Clara Chappaz, a annoncé saisir la justice, dénonçant l’inaction de la plateforme. "Kick n’a pas fait tout ce qui était possible pour mettre fin à la diffusion de contenu qui était dangereux", a-t-elle affirmé à l’issue d’une réunion organisée à Bercy, en présence de représentants des ministères de l’Économie, de l’Intérieur et de la Justice, ainsi que de l’Arcom et de la Cnil.
Une information judiciaire visant la plateforme Kick ouverte
À Paris, le dossier a franchi une nouvelle étape. Selon le parquet, des éléments récents ont justifié l’ouverture d’une information judiciaire et la demande de mandats d’arrêt contre les "gérants de fait et de droit" de Kick. En cause ? Des flux financiers jugés suspects, laissant penser que la plateforme aurait pu financer directement la chaîne du streamer décédé, ce qui la ferait basculer du statut d’hébergeur passif à celui d’acteur impliqué dans la production de contenus violents. Le juge d’instruction devra désormais examiner ces montages financiers qualifiés d’"opaques" et clarifier les liens économiques entre Kick et le vidéaste.
Autre élément déterminant : les dirigeants de la plateforme, convoqués pour être entendus, ne se sont pas présentés, malgré une procédure contradictoire engagée et l’accès de leurs avocats au dossier. Résidant en Australie, ils sont désormais visés par une information judiciaire visant l’émission éventuelle de mandats d’arrêt internationaux. Leur absence a pesé lourd dans la décision du parquet de durcir le ton, alors même que Kick avait assuré publiquement, après une décision judiciaire de décembre refusant le blocage total du site, de sa "pleine coopération" avec les autorités françaises.
L’information judiciaire ouverte à Paris vise des chefs d’accusation particulièrement graves, parmi lesquels la "fourniture illicite de plateforme en ligne en bande organisée", le "blanchiment d’un crime ou délit en bande organisée", la "non-assistance à personne en danger", le "non-empêchement de crime ou délit contre l’intégrité corporelle" et la "diffusion d’enregistrement d’image d’atteinte volontaire à l’intégrité de la personne". Une affaire tentaculaire, désormais emblématique des dérives possibles du streaming en direct et des responsabilités juridiques qui en découlent.