Le monde de la photographie perd l’un de ses regards les plus singuliers. Martin Parr, maître de l’ironie visuelle et chroniqueur infatigable des "gens normaux", est décédé samedi 6 décembre chez lui, à Bristol, à l’âge de 73 ans des suites d’un cancer. La nouvelle a été annoncée dans un communiqué de sa fondation ce dimanche 7 décembre. Le photographe luttait depuis 2022 contre un myélome, maladie révélée publiquement à l’été de la même année. Même affaibli, l’artiste n’avait jamais cessé de travailler.
À lire également
I am Martin Parr (France 5) – Portrait du photographe qui révolutionné la photographie contemporaine
Le quotidien des "gens normaux" comme champ de bataille photographique
Appuyé sur un déambulateur, multipliant les prises de vue assis, il se fondait encore dans la foule avec la même discrétion malicieuse. Sa présence à la 8e édition du Festival Images Vevey, en 2022, arrivée en voiturette de golf, avait déjà surpris et au printemps 2025, il exposait encore à Kyotographie, au Japon, une série moqueuse sur les touristes, y compris japonais. L’œuvre de Martin Parr a bouleversé la photographie documentaire et là où tant d’autres traquaient extrêmes et marges, lui observait le centre, à savoir la classe moyenne ou "Les gens normaux" comme il disait avec un brin de provocation.
Pour lui, l’essence de la photographie ne souffrait aucun embellissement et comme le rapportent nos confrères du Monde, il avait déclaré que "La nature intrinsèque de la photographie est de décrire. Le monde, je le montre tel qu’il est, pas comme je le rêve". Martin Parr s’est fait l’ethnographe des habitudes les plus banales en photographiant loisirs, voitures, tourisme, vie de couple, consommation, téléphone portable, supermarchés… À chaque thème, son livre avec plus de 120 au total dont The Cost of Living (1989) qui explorait la société de consommation, Signs of the Times (1992) qui donnait la parole à des Britanniques décrivant leur intérieur, mais aussi Small World (1995) pour épingler le tourisme de masse.
Martin Parr : de New Brighton au succès mondial
Né en 1952 à Epsom, Martin Parr découvre la photographie grâce à son grand-père et à 14 ans, le choix est fait, ce sera son métier ! Son premier choc public, en 1986, est The Last Resort, reportage sur la plage populaire de New Brighton. Peaux rougies, corps graisseux, enfants qui braillent… son livre avait alors fait scandale et les accusations de cynisme, de voyeurisme, voire de "pornographie sociale" n’avaient pas tardé à se faire entendre.
Le Monde rapportait, encore une fois, ainsi les propos du photographe : "Ce qui choque dans mes photos, ce n’est pas de montrer des gens les uns sur les autres sur une plage sordide ou devant un plat de malbouffe. C’est que ces gens sourient, ils sont heureux dans un monde qu’ils contribuent à détruire". Dès 1991, le MoMA de New York le consacre chef de file de "la photographie britannique des années Thatcher" et les signes du triomphe sont nombreux ! Des publications, plus de 40 expositions simultanées pour "Common Sense", une fondation inaugurée à Bristol en 2017, avec expositions, archives, librairie, maison d’édition et une rétrospective est déjà annoncée au Jeu de paume, à Paris, en 2026 !
Un seul accroc dans une carrière brillante… avoir préfacé le livre "London" (2020) de Gian Butturini, contenant une double page associant une femme noire à un gorille. L’affaire lui avait valu des accusations de racisme auxquelles il n’avait répondu que tardivement avant de s’excuser finalement. On se souviendra de son flash parfois cru pour faire du banal un sujet d’art et montrer l’envers de la modernité, et alors que le monde perd un photographe, on continuera de se demander comment regarder notre propre vie ?