Borsalino (W9) – Comment Alain Delon a piégé Jean-Paul Belmondo

Publié le 7 août 2022 à 16:15
MARIANNE FILM
1970, année héroïque ! Alain Delon et Jean-Paul Belmondo, au sommet de leur gloire et de leur talent, se donnent enfin la réplique à l’écran. Une partition millimétrée pour deux solistes.

Été 1968, Saint-Tropez. En plein tournage de La Piscine, Alain Delon exulte : entre les prises, le comédien dévore le livre Bandits à Marseille, écrit par le journaliste Eugène Saccomano, qui retrace l’itinéraire criminel de deux gangsters, Carbone et Spirito, dans le Marseille des années 30. Enfin, il a trouvé l’occasion de se mesurer à Belmondo à l’écran, "le seul à qui Delon reconnaissait une égalité de vedettariat", se souvient Jean-Claude Carrière, qui sera chargé de ciseler une partition pour deux solistes. Anecdote savoureuse : le personnage qu’incarne alors Delon dans La Piscine s’appelle… Jean-Paul ! Les deux plus grandes stars du cinéma tricolore s’étaient croisées à l’écran, en 1957, dans Sois belle et tais-toi ! et en 1965, dans Paris brûle-t-il ?. Jamais les frères lumière n’ont partagé le haut de l’affiche.

Belmondo se souvient : "Réticent, j’ai changé d’avis à la lecture du scénario écrit par Jean-Claude Carrière, sur un script de Jean Cau et Claude Sautet." Parce que Delon est le producteur, et que l’on n’est jamais trop prudent, Bébel exige, par contrat, que leurs noms soient à égalité sur l’affiche. Juré, craché ! Il ignore que, pour l’appâter, Delon a demandé à Jean Cau de pondre un premier jet en quinze scènes, "avec neuf rounds" pour son partenaire, et six, seulement, à son avantage. Il s’agit bien d’un match et le plateau sera leur ring dans son esprit ! À Carrière de rectifier le tir au scénario. Ainsi est née la légende que chaque acteur exigeait le même nombre de répliques. La guerre des egos a bien eu lieu, mais "je n’avais pas à compter les mots dans les dialogues comme cela a été dit !", précise Carrière. Sur le plateau, Jacques Deray peut souffler, c’est l’entente cordiale, Belmondo et Delon ont fière allure en cadors du milieu marseillais, costards croisés et Borsalino, sulfateuses en bandoulière. Pour ne pas froisser quelques "susceptibilités", le duo n’incarne pas Carbone et Spirito, mais Roch Siffredi, pour Delon, et François Capella, pour Belmondo. Et, contrairement à leurs modèles, leurs beaux voyous ont un code d’honneur, l’éthique chevillée au crime. 

Le Magnifique vs le Samouraï 

Sur le plateau, les deux partenaires ont scellé un pacte. Jean-Paul s’éloigne pour faire ses pitreries habituelles avant chaque scène ("Si je me concentre, je m’endors") pour laisser Delon à sa préparation monastique. Le Magnifique vs le Samouraï. L’attirance des contraires se vérifie à la perfection. Il y a du charisme à l’écran, quand "le tigre" et "le lion" foulent ensemble la piste aux étoiles. En 1970, le film fait un carton, plus de 4,7 millions d’entrées. Mais entre Delon, qui n’a pas respecté le deal avec une affiche à son avantage, et son partenaire, rien ne va plus. Par presse et avocats interposés, ils règlent leurs comptes. Dans ses mémoires, parues en 2016, Bébel évoque une "menue brouille que les médias ont montée en épingle". En 1998, devant la caméra de Patrice Leconte, les deux géants, réconciliés depuis longtemps, rempileront avec Une chance sur deux. Mais pour autant, dixit Leconte : "Il était toujours hors de question que l’un des deux soit le Poulidor de l’autre !" 

Borsalino : 21h10 sur W9

Julien Barcilon 

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Julien Barcilon