Anatomie d’une chute (Canal+) : Le chef d’oeuvre de Justine Triet

Mis à jour le 8 janvier 2026 à 20:55
LE PACTE
Sandra a-t-elle tué Samuel, son mari ? Ou s’agit-il d’un accident ou d’un suicide ? Récompensée par la Palme d’or, la réalisatrice orchestre un film de procès passionnant, loin des sentiers battus.

Romancière allemande à succès, Sandra Voyter s’est installée à la montagne pour écrire. À ses côtés, Samuel, son mari, universitaire, et Daniel, leur fils de 11 ans, atteint d’une grave cécité depuis un accident. Un jour, le corps sans vie de Samuel est retrouvé au pied du chalet : il a chuté depuis la fenêtre du grenier. L’enquête ne parvient pas à trancher entre la thèse du suicide ou celle du meurtre. Sandra se retrouve principale suspecte. Le tribunal décidera. Pour autant, le procès accouchera-t-il de la vérité ? 

Déjà, dans Victoria (2016), Justine Triet avait arpenté le terrain de la justice à travers quelques scènes de plaidoirie. La cinéaste signe, cette fois, un véritable film de procès, aux antipodes des clichés avec lesquels la fiction US nous a familiarisés. « Petite, je voulais être avocate pour faire triompher la justice », se souvient la réalisatrice, qui, fascinée par le théâtre judiciaire, a longtemps fréquenté les audiences. Lorsqu’elle se lance dans l’écriture de ce quatrième long-métrage, à quatre mains avec son compagnon, le cinéaste Arthur Harari, une image l’obsède : celle du générique de la série Mad Men, dans lequel un homme chute d’un building. C’est le point de départ de l’histoire de ce couple en pleine dégringolade avant le drame. « Très tôt, j’ai su que ce film de procès serait un prétexte pour disséquer ce couple au scalpel », confie Justine Triet. Faute de preuves, la cour, emmenée par un procureur brutal drapé dans sa morale de notable, dissèque leur vie, dévoile leur intimité, les disputes, les rancoeurs, les jalousies professionnelles et les infidélités de l’accusée, dont la sexualité est étalée, à charge, évidemment. 

“ELLE JOUE AVEC SON ÂME” 

En parallèle du procès, ce film questionne avec pertinence le couple en général. « Qu’est-ce qu’on se doit ? Qu’est-ce qu’on se donne ? Est-ce qu’une réciprocité est possible ? Ce sont des questions qui me travaillent et qui ne sont pas tant que ça abordées au cinéma », explique Justine Triet. Et il questionne le couple de Sandra et Samuel à la loupe : « Chez eux, les rôles sont inversés. Je montre une femme qui, en assumant totalement sa liberté et sa volonté, crée un déséquilibre. » Une attitude « très masculine »… forcément suspecte. Dans le rôle principal, l’actrice allemande Sandra Hüller (le rôle a été écrit pour elle) impressionne par son jeu d’une intensité sidérante. « Elle joue avec son âme. Elle a amené une croyance, une vérité, qui transcende le scénario. Elle imprime chimiquement le film, comme peu d’acteurs », se souvient la cinéaste. Toute la distribution est admirable : Swann Arlaud, en avocat rétif aux effets de manches, Antoine Reinartz, en procureur retors, excellent et sont justement nommés pour le César du Meilleur second rôle masculin. La performance qui laisse sans voix nous est offerte par le jeune Milo Machado-Graner, choisi parmi 700 enfants : il est en lice pour le César de la Révélation masculine. Pendant deux heures trente passionnantes, Justine Triet nous fait jurés. À chacun son verdict. Seule certitude : ce thriller, nommé 11 fois aux César, 5 fois aux Oscars et déjà lauréat de 2 Golden Globes, est un pur chef d’oeuvre. 

Anatomie d’une chute, mardi 27 février à 21h10 sur Canal+

JULIEN BARCILON 

Par
Julien Barcilon