Librement inspiré d’un recueil de nouvelles de Craig Davidson, le film s’ouvre sur un enfant endormi : « Son sommeil est parcouru de bruit et de fureur. Contrairement au livre, tableau d’un monde moderne vacillant, De rouille et d’os est un conte », précise Jacques Audiard. Une fable contemporaine, sans fée ni prince charmant, mais avec une sirène amputée et un boxeur aux poings fragiles. Ainsi, trois ans après l’univers carcéral d’Un prophète (2009), le metteur en scène ouvre le champ de sa caméra sur les paysages de la Côte d’Azur, cramés par un soleil au zénith. Il y place ses héros, qu’il regarde tomber, puis se relever.
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Un mélodrame d’aujourd’hui
Ali (Matthias Schoenaerts) débarque du Nord, les poches vides, avec son fils de 5 ans. Il se réfugie chez sa soeur, Anna (formidable Corinne Masiero, pas encore capitaine Marleau), et décroche un job de videur dans une boîte de nuit. À la suite d’une bagarre, il croise Stéphanie (Marion Cotillard), princesse arrogante, qui aime être regardée. Ils échangent leurs numéros. C’est tout. D’ailleurs, ils n’ont rien en commun : lui est une force brute, qui ne sait parler qu’avec les poings ; elle fait danser les orques, dans des shows aquatiques au Marineland d’Antibes. Il faudra qu’un spectacle tourne au drame pour qu’ils soient à nouveau réunis.
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Des acteurs éblouissants
Ali et Stéphanie forment un couple magnifiquement dépareillé, dont l’union reste à construire. Audiard a cherché Ali en courant les salles de boxe, avant de choisir l’acteur belge, découvert en 2011 dans Bullhead, de Michaël R. Roskam. Matthias Schoenaerts est un géant de 1 m 87, à la voix douce, amateur de foot et de boxe, formé au Conservatoire. "Il m’a ébloui, même si nous nous sommes accrochés. C’est un Everest, mais le “sandwich SNCF” que je suis l’a quand même secoué ", raconte Audiard. Marion Cotillard était, elle, une évidence : "Elle possède un jeu viril, physiquement engagé. Certaines scènes de La Môme m’avaient cueilli Elle seule sait à ce point-là se foutre à l’envers." C’est vrai qu’elle est fabuleuse, dans sa manière de jouer avec son corps amputé, grâce aux effets spéciaux, et de n’être jamais compatissante envers son personnage. « Les gens confrontés à cette situation, que j’ai pu rencontrer, sont dans l’acceptation, le dépassement. Ils ne veulent pas être considérés comme des handicapés. Je ne me suis jamais dit : “Oh ! les pauvres !” De quoi je me mêle, moi qui suis valide ! » Tout est complexe, intense, délicat dans ce film cru, qui aborde de front la violence, physique et sociale, la sexualité, la pauvreté, la relation père-fils. Mais De rouille et d’os (4 César, dont un pour Matthias Schoenaerts) est avant tout l’histoire d’une double guérison, ponctuée de moments de grâce : Cotillard dansant dans son fauteuil roulant sur Firework, de Katy Perry, Schoenaerts la portant sur son dos, l’apparition d’une orque énorme à travers la vitre du delphinarium… Un sacré film.
De rouille et d’os est diffusé dimanche 23 mai 2021 à 20h55 sur Arte
Isabelle Magnier