Quelle est la genèse des Crevettes Pailletées ?
Cédric Le Gallo. Je faisais déjà du water-polo depuis cinq ans et je commençais à vouloir faire du cinéma après une carrière dans le journalisme. Parmi les sujets que j’avais envie d’aborder, il y avait Les Crevettes pailletées, cette petite équipe de water-polo avec qui je faisais les 400 coups, j’allais en tournoi à l’étranger…. C’était une vraie une source d’inspiration que ce soit à travers ce qu’on vivait dans nos déplacements, nos fêtes, nos tournois, et les personnages qui composaient le groupe : ce qui est assez génial avec une équipe de sport LGBT, c’est qu’il y a des gens de tous les âges, de tous les profils sociaux professionnels. C’est assez rare d’avoir une arène avec des personnes aussi différentes dont les seuls points communs sont la sexualité et le fait de faire du water-polo. Et puis, j’avais envie de réaliser un film positif, sur des personnages gay, un genre de Friends, LA série qui représente ma génération. Je pense que ça m’aurait aidé, ado, à mieux me construire si j’avais eu des exemples de vies homosexuelles réussies. Sans l’éternelle thématique du SIDA qui est le sujet central d’à peu près tous les films et séries des années 90-2000. J’avais envie de montrer au grand public qu’on pouvait vivre son homosexualité de manière heureuse et partager des valeurs de solidarité et d’amitié.
Les producteurs ont-ils été frileux quand vous êtes arrivé avec cette idée sous le bras ?
Le projet est tellement décalé et tellement "ovnièsque" qu’on pourrait le croire mais j’ai eu la chance d’avoir un alignement des planètes assez rare dans le cinéma. J’ai tout de suite trouvé un producteur qui a adoré le projet et qui m’a apporté très rapidement un distributeur, convaincu qu’il fallait faire ce film. La plus grande embuche que j’ai eue sur mon chemin c’est la sortie du Grand Bain de Gilles Lellouche, qui rejoignait Les Crevettes Pailletés sur certains thèmes et sources de financement ! Il a donc fallu patienter…
Parlons du casting. Est-ce que certains comédiens ont refusé d’y participer à cause du sujet du film, justement ?
Oui… Par exemple, c’était très important pour moi d’avoir des personnages issus de la diversité et il a été très compliqué de trouver un acteur noir qui accepte d’incarner un homosexuel. Là où on a vu 50 ou 60 acteurs pour chacun des rôles, on en a peut-être vu quatre pour le rôle d’Alex (incarné finalement par David Baiot). Il y avait vraiment quelque chose de l’ordre de "je ne peux pas jouer un homosexuel pour des raisons religieuses ou familiales". Ce n’est pas de l’homophobie mais la peur du "quand-dira-t-on". Ce qui a été formidable au final ? Aucun des acteurs choisis n’avait un statut de star à l’époque. Certains n’avaient même jamais tourné dans un film, d’autres avaient déjà tourné soit pour le cinéma indépendant, soit pour la télévision… Ce qui était important pour moi c’était de ne pas avoir d’écarts trop importants et de croire en cette d’amitié. Il n’y avait pas de frontières entre eux, ce qui fait qu’ils sont même devenus amis dans la vraie vie et je crois qu’on le ressent à l’image.
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Le tournage rocambolesque des Crevettes pailletées
Est-ce que le tournage a été aussi rocambolesque qu’il en a l’air ?
C’est peu de le dire ! (Rire) Déjà parce que diriger dix comédiens, tout le temps à l’écran, cela nous a demandé beaucoup de concentration à Maxime Govare, le coréalisateur et moi-même, surtout dans une ambiance de colonie de vacances. C’est compliqué parfois de canaliser toutes ces énergies très différentes. Et puis, il faut savoir que nous avons commencé par tourner en Croatie toutes les scènes de matchs en piscine, des scènes très difficiles en termes de mise en scène et pour les comédiens : ils étaient dans l’eau du matin au soir, et malgré les six mois d’entraînement de water-polo, ils étaient épuisés. S’est ajouté à cela un orage effroyable, un déluge, qui nous a bloqués pendant deux heures. Et reprendre un tournage de nuit, dans l’eau après une telle pause, ce fut très difficile… Certains comédiens ont pleuré de fatigue et je lisais dans leurs yeux : « Mais pourquoi j’ai signé ? Qu’est-ce que c’est que cette galère ? ».
Le tournage en bus n’a pas dû être simple non plus !
Effectivement. Car pour des questions de véracité, nous avons tourné dans un vrai bus en mouvement. L’ingénieur du son a failli être décapité à plusieurs reprises, en passant sous les ponts, on a bloqué des nationales, créé des embouteillages monstres.
Puis arrive le Festival d’humour de l’Alpe d’Huez en janvier 2019…
Un moment incroyable. Personne ne nous attendait parce qu’à l’époque nous n’avions pas un casting de stars. Quand on est arrivé le jeudi matin, en fin de festival, les jeux étaient déjà faits. Et c’est vrai qu’on a créé la surprise et on a été nous même surpris de créer la surprise ! (Rires). Standing ovation de 10 minutes, prix spécial du jury et un engouement de la part d’un public familial avec des grands-mères, des enfants, des parents…On a toujours envie de toucher le plus grand nombre mais on ne sait jamais si on va y arriver.
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Il y aussi cette Une de l’Équipe, qui sort le 4 mai 2019, où l’on vous voit embrasser l’un de vos coéquipiers des vraies Crevettes pailletées. Et là, le film ouvre un débat sans précédent sur l’homosexualité dans le sport…
Au départ, le journal nous avait contactés pour nous suivre en compétition, pour quelques pages. Puis, ils nous ont rappelés pour nous dire qu’ils voulaient faire un numéro entier sur l’homophobie dans le sport. On a shooté cette Une, avec d’ailleurs des photos alternatives, des choses un peu plus chastes comme deux mains posées sur un ballon, donc jusqu’au dernier moment, on ne savait pas s’ils allaient aller au bout de leur idée ou non. Et ils l’ont fait ! Tout à coup, on sort du pur cadre du cinéma et ça devient un sujet de société, avec d’ailleurs un kiosquier, place de la République, qui a refusé d’ouvrir les cartons pour mettre en vente les magazines, des fidèles de l’Equipe qui ont menacé de se désabonner, mais ils ont tenu bon. Le film et cette Une ont permis d’ouvrir le débat sur l’homophobie dans le sport dont on parlait très peu à l’époque. Nous avons tous reçu des messages de gens pour qui cette Une était très importante car elle a été le point de départ, dans les familles, de discussions, de coming-outs même parfois. Car L’Équipe, ce n’est pas Têtu, c’est vraiment le magazine des pères de famille. Depuis la sortie des Crevettes pailletées il y a cinq ans, il y a eu des coming-outs dans plein de sports différents et c’est formidable ! Bien sûr, il reste des zones d’ombre très compliquées…
Quelles ont été les premières réactions à la sortie du film ?
Justement, le tout premier article à sortir, c’est celui de Têtu, qui, à l’époque, était dirigé par une tout autre équipe qu’aujourd’hui. Le titre du papier ? « Les Crevettes avariées ». Le journaliste y disait que tout était nul, que les acteurs jouaient mal, que cette histoire n’existait pas, sans préciser que c’était la mienne, que ces personnages étaient beaucoup trop "folles"… Le sol s’est un peu ouvert sous mes pieds à ce moment-là. Puis, tous les autres articles qui ont suivi se sont montrés plutôt élogieux. Ce qui est novateur avec ce film, je crois, c’est qu’on ne se moque pas des personnages homosexuels mais on rit avec eux. Si on doit se moquer de quelqu’un, c’est plutôt du personnage hétérosexuel qui, lui, est vraiment à côté de la plaque. Il m’arrive encore aujourd’hui de sortir dans des bars ou des boîtes de nuit et de croiser des jeunes gays qui viennent me voir et me disent : "Merci d’avoir fait ce film parce que je peux enfin montrer à mes parents à quoi ressemble ma vie". C’est le plus beau des compliments parce que je crois que moi-même, j’ai un peu fait ce film pour montrer à mes parents à quoi ressemble ma vie.
Cinq plus tard, où en êtes-vous avec vos Crevettes ?
Nous avons sorti la suite du film, La Revanche des Crevettes pailletées, en 2021. Pourquoi pas un 3 ou une série mais je pense qu’il faut laisser passer quelques années, quand leurs enfants auront grandi, quand il se sera passé des choses dans leurs vies et que la société aura aussi, peut-être, changé… Je vois les vraies Crevettes toutes les semaines, je pars en vacances avec eux, en tournoi. Ces gens font complètement partie de ma vie. De mon côté, je suis en train de travailler sur un film qui s’appelle "L’homme du match" et qui traite justement de l’homophobie dans le football.