C ’est le duo à succès de La Grande Vadrouille que voulait initialement reconstituer Gérard Oury en 1970. Mais son ami Bourvil, rattrapé par un cancer foudroyant, s’éteint chez lui, à Paris, le 23 septembre. Ce drame imprévu stoppe net son projet d’adaptation comique du Ruy Blas, de Victor Hugo. Au côté de Louis de Funès incarnant l’odieux Don Salluste de Bazan, Bourvil devait jouer Blaze, son domestique insoumis et moqueur…
Sur une idée de Simone Signoret
Dévasté de chagrin, Gérard Oury reprend espoir quand, un soir de décembre 1970, Simone Signoret, amie de sa femme Michèle Morgan, le convainc de remplacer Bourvil par… Yves Montand ! Et l’actrice de Casque d’or argumente : "Yves sort de Z. Il en a assez des films politiques dramatiques. Une comédie légère serait bienvenue dans sa carrière." Emballé, Gérard Oury accepte cette idée originale. Mais à une condition : l’acteur doit prendre des cours d’équitation et de flamenco, et surtout mettre ses opinions politiques de côté, car le tournage a lieu au cœur de l’Espagne franquiste… Pendant trois mois, Yves Montand va s’entraîner pour mieux entrer dans la peau du "bon Blaze", serviteur des Grands d’Espagne. Et, le 12 avril 1971, le tournage peut enfin commencer. Les premiers plans sont filmés dans le magnifique décor naturel d’Almería, en Andalousie, terre bénie du western spaghetti. Sur le plateau où la chaleur avoisine les 45 degrés, Montand et de Funès, les deux grands fauves du cinéma français, s’observent avec défiance. Chacun est accompagné de son cuisinier et de sa maquilleuse, et personne ne se mélange. Ambiance…
Ils ajoutent de nouveaux gags au scénario
Louis de Funès, avec ses culottes bouffantes et son grand chapeau noir, sue à grosses gouttes. L’acteur, qui souffre de maux de ventre récurrents, n’aime pas trop être prisonnier d’un lourd costume dont il faut se débarrasser au plus vite pour aller aux toilettes… Nerveux, il apostrophe Yves Montand qui, lui, étouffe aussi sous son armure et sa longue cape noire : "Saurez-vous nous faire rire, vous,le grand spécialiste des rôles graves ? C’est difficile d’être drôle, vous savez !" Malin, Montand lui avoue, avec toute sa faconde, qu’il ne supporte plus ses 35 kilos d’armure, puis enchaîne avec une série de grimaces qui provoquent l’hilarité de toute l’équipe. De Funès est stupéfait et… conquis. "Yves Montand, le charmeur, l’a séduit comme il séduisait les femmes", constatait Gérard Oury dans ses notes de production. Entre les deux hommes que tout sépare, une vraie complicité va naître au fil des scènes tournées ensemble. "Ils s’isolaient dans un coin pour ajouter des gags qui n’étaient pas prévus dans le scénario. Et je laissais faire, parce que c’était grandiose", confiait Oury. Ainsi, lors de la scène, mythique, du réveil – "Il est l’or, l’or de se réveiller, mon seignor, il est huit or…" –, Yves Montand suggère à son partenaire de deviner, au son des écus qu’il brasse, s’il en manque un. De Funès improvise aussi, comme lors de cette séquence d’anthologie où il exige que son domestique, trop grand à son goût, marche le dos voûté, à sa hauteur… Enfin, à la sortie du film, le 8 décembre 1971, Yves Montand soufflera à l’oreille de son complice : "Grâce à toi, Louis, je me suis amusé comme un fou. Tu vas me manquer…"
Le film La folie des grandeurs est diffusé ce dimanche 10 mai 2020, à partir de 14h00 sur France 2.
Jean-Baptiste Drouet