Chronique d’un naufrage annoncé. À Hollywood, où tous les grands studios ont refusé de suivre John Huston dans son projet d’adaptation du roman de C. S. Forester, The African Queen, on doute que le tournage au Congo belge aille à son terme. Mais quelle mouche a piqué le grand réalisateur ? Peu croient en sa quête d’authenticité. Ils n’ont pas tort sur ce point, puisque le cinéaste, grand chasseur, était avant tout décidé à faire rimer tournage avec carnage. « John voulait tuer un éléphant. C’était cela le vrai but du film », expliquera l’assistant scénariste, Peter Viertel, dans son ouvrage Chasseur blanc, coeur noir, que Clint Eastwood portera à l’écran, en 1990. Le tournage fut effectivement chaotique. Pas seulement à cause de l’obsession du cinéaste. Katharine Hepburn est éblouie par l’histoire de Rosie, cette missionnaire anglaise pète-sec (elle ne boit que du thé) qui s’éprend d’un marin canadien rustaud (il picole du gin à toute heure).
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Ensemble, ces flibustiers improbables ont décidé de faire sauter une canonnière du Reich, pour venger la mort du frère de Rosie, tué par des soldats allemands en septembre 1914. Un projet suicidaire, mais quel panache ! Quand il voit pour la première fois, au milieu de la jungle, Katharine Hepburn, la classe incarnée, donner la réplique à un Bogie débraillé et crasseux, Huston jubile : « En les voyant, tout le monde a éclaté de rire. Je compris que mon film devrait être avant tout une comédie. » Le choc des contraires n’est-il pas l’un des ressorts principaux du genre ?
UN TOURNAGE EN ENFER
Comme chien et chat, Rosie et Charlie sont sur un rafiot. Quand Charlie tombe à l’eau, infestée de crocos, de miasmes et de sangsues (ce n’était pas que du cinéma !), la vieille fille découvre le courage et la grâce de son partenaire, qu’elle tenait pour une épave. La comédie se fait alors romantique. Les deux stars hollywoodiennes y excellent. Sous une chaleur accablante ou des pluies diluviennes, le tournage fut un enfer. Fourmis carnivores, moustiques, serpents, malaria… elles ont tout enduré avec un stoïcisme admirable. Chaque semaine, un avion rapatriait les techniciens essorés et en ramenait de fringants ! En 2007, Hepburn publie ses mémoires au titre éloquent : African Queen ou comment je suis allée en Afrique avec Bogart, Bacall et Huston et faillis perdre la raison.
Lauren Bacall ? Mariée à Bogie, l’actrice l’a accompagné et, pour s’occuper, a joué les cantinières ! Un jour où toute l’équipe est foudroyée par la dysenterie, on soupçonne les cuistots. Après enquête, c’est l’eau qui est contaminée. Seul Bogart et Huston, qui ne buvaient que du whisky, se portaient à merveille ! "Je me protège, expliquait l’acteur. Dès qu’un moustique me pique, il tombe ivre mort !" Les anecdotes sont légion. L’un des chasseurs qui fournissaient en viande la cuisine aurait parfois, faute de gibier, livré de la chair humaine. Réaction de Huston : "J’avoue n’avoir remarqué aucun goût particulier !" Le film sera un immense succès, et offrit à Bogart l’unique Oscar de sa carrière. Ils avaient dit naufrage ?
L’Odyssée de l’African Queen : dimanche 18 décembre à 21h00 sur Arte
JULIEN BARCILON